Le vendredi 3 janvier 2003


 

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toute nouvelle année de glace luisante, mais où sont les neiges d’antan ?, trois jours déjà et plus anxieux que jamais tant on voudrait du changement, sérénité de fond tout de même, comment faire autrement quand on émerge de tant de banquets modestes ou grandioses, pour aile et moi, cela allait d’une bouffe au joli grenier du giorgio’s de saint-eustache samedi dernier, près de quarante convives pour saluer mon marcogendre et webmestre en neuf quinquagénaire, du jeune gabriel —qui joua de sa trompette— à la grand-mère barrière, 94 ans, un phénomène que j’admire, pimpante, vive, lucide et tout, mon modèle, puis, le dimanche soir, à ville-modèle, « simcoe circle », dans la serre chauffée du dubois et sa mimi lépine où l’on put visionner un vieux « tous pour un » quand la mimi, jeune popoune blonde, brillait fort en matière de costume anciens, on a ri, puis, veille du jour de l’an, « summit circle », à quatre rues d’ici, avec le clan paltakis-lapan, un repas de carole et john paltakis, expert-hôtelier venu de Toronto, pas moins de neuf services , 9, oui, un régal rare, et , au dessert, le murray lapan se transformant en prestigitateur inouï, puis, mercredi, chez mon fils, un buffet bien chaud, une lynn enjouée, mes deux chers enfants, mes cinq mousquetaires grandis autour de moi, le bonheur…

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suffit la bouffe ?, non, demain, samedi, chez « les filles de rosemont », mes sœurs, la benjamine nicole en hôtesse volontaire nous attend… aile détendue dit : « ce fut mon année de répit », mais l’an prochain ce sera son tour de nouveau, la bedaine aux casseroles, eh !, mode des caméscopes nouvelles : j’ai visionné mardi le long ruban de trois longues fêtes d’été —de 1988, 89,90— chez frère-raynald près de la prison des femmes à ahuntsic, chez marielle et son alberto à pointe-calumet, chez nous au bord du lac, incroyables babillages et folleries du clan, une bande sonore toute stridente, quinze paires de folles babines qui remuent, crient, rient, s’exclament sans cesse, j’en sortis comme exténué, abasourdi…ce temps-là ne reviendra plus, je le sais, douze ans plus tard, c’est, désormais, le calme relatif des vieillissants… on a aucun ruban-souvenir des agapes d’antan, ah, pouvoir revoir nos parents, jadis, quand nous étions si jeunes et eux encore si vifs…  non, rien, pas de ces machines à conserver  les célébrations- excitations de ce temps-là, aucune image, juste une mémoire et souvent chancelante

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étrange réalité : quand j’ai offert toutes mes archives à la biblio nationale, on me dit : « avez-vous dans votre stock de paperasses, des romans avortés » ?, je dis : « oui, beaucoup », et eux : « ah, merveilleux, bravo, formidable! », ma surprise, il semblait que ces « ouvrages interrompus » avaient une grande valeur archivistique, aussi, je me dit : pourquoi pas, ici même,  offrir à mes lecteurs deux « avortements » récents : « l’exilé… » et « l’écume… », deux neuves tentatives de « partir » un roman et qui viennent d’échouer puisque je me cherche une troisième idée de roman, une autre voie d’inspiration… avec l’intuition —ne me demandez pas pourquoi— que ce sera, cette fois troisième, un scénario pour la télé ou le cinéma

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donc : oui, d’abord raconter ce missionnaire jeune exilé au soleil et aux prises ente chair et foi :

 

ESSAI, 30 nov. 02 

« L’exilé (Ernesto) »

 

chapitre 1 

 

C’est facile : il n’y a qu’à ne jamais monter à sa chambre. La jeunesse, la beauté féminine dort là-haut et je ne dois, jamais, y avoir accès. Combien de temps va durer cette situation ? Il n’en tient qu’à moi. Je fais un métier hors de l’ordinaire. J’ai ma mission. J’ai appris ce métier étrange. Je sais comment l’exercer. Je ne sais rien d’autre. Voilà déjà…déjà ?, tout un mois, trente jours,  que je suis installé dans ce coin de pays. C’est le paradis.

C’est la misère aussi.

Devoir me débrouiller au milieu de ces gens simples, si démunis.

Ne rien promettre. Ils le savent : je suis un bon à rien.

Quand je suis arrivé, à la mi-janvier, la dépouille de mon prédécesseur avait été renvoyée chez lui. C’était un saint, m’a-t-on dit.

Ce pauvre vieillard dévoué est mort assassiné. On lui a volé des riens. Radio, couteaux de cuisine, des chaudrons, du linge…Omer —c’est son nom— est revenu au moment où son petit voleur ne l’attendait pas,. La peur et la surprise. Coups de poignard. La mort. La police l’a vite trouvé et l’a mis en prison ce jeune brigand. Je suis allé le visiter. Je l’ai confessé. Il pleure. Il regrette.

Pas vu une seule goutte de pluie depuis mon arrivée.

Trente jours de beau soleil.

Au bout du chemin qui conduit à ma maisonnette, la mer. Par ma fenêtre je vois une dizaine de garçon, pas très loin au large, qui pêchent dans trois ou quatre barques rustiques. Il y a du vent. Les têtes des palmiers ondulent. .Des oiseaux grignotent sur le rivage. Je ne sais quoi. Depuis une semaine j’éprouve des maux de ventre. Serait-ce la nourriture d’ici. S’habituer peu à peu. Maria va passer encore vers midi. Son nettoyage hebdomadaire.

Il fallait faire —on me l’a fait comprendre comme Omer-le-saint.

Adopter ses façons.

Ainsi, garder cette Maria avec moi, chez moi.  Comme on m’a expliqué avant de partir : « ici, il faut qu’un homme s’installe avec une femme ». Autrement aucun succès de mission. J’ai accepté. Tout. J’ai embrassé mon étrange métier dans l’obéissance entière. Angela dort toujours.

J’ai fait du café.

Je lis.

Une vie de cette étonnante Thérèse. Celle d’Avila.

Comme hier, comme avant-hier, elle va descendre de sa chambre toute joyeuse. Sa perpétuelle bonne humeur ajoute à ce climat paradisiaque.

Le chef du village, comme tous les lundis, va me faire sa visite. Diego joue l’important et cela me fait sourire. Il fera encore une sorte de bilan. Me racontera les efforts qu’il fait pour conserver à ce patelin perdu toutes es vertus : la paix, l’harmonie, la joie de vivre.

Aucun doute qu’il va encore me dérouler ces plans en vue d’une installation touristique…à venir.

Il rêve du jour où ce grand financier, venu de Paris, tiendra parole. Sur les plans de ce crésus espéré, un hôtel à deux étages, plusieurs dizaines de petits pavillons, deux piscines, des jardins splendide, tout un aménagement paysager.

Ce maire-policier, Diego, en a les yeux mouillés quand il veut que je me penche à ses côtés pour examiner sans cesse les jolis dessins, les belles illustrations en couleurs du futur Éden.

Voilà bien  deux ans qu’il guette le retour de ce sauveur.

Diego dit, répète :  «Vous aurez droit à des changements, à de la modernisation. C’est prévu. Une jolie maison, en vraies briques, un sanctuaire plein de verdure avec des sculptures, ,une volière, un petit jardin botanique, il y aura, vous verrez, une très jolie chapelle avec des fresques, un échantillon des reliques primitives, des reproductions de nos vieux dieux. De l’éclairage sophistoquée, du chauffage sérieux pour les mauvais jours en juillet et en août ».

Il soupire, allume son cigare, jette son chapeau sur son cou, étire les jambes, étend les bras  : « Ah oui, Ernesto, enfin nous sortirons de l’ombre. Enfin, bientôt, nous serons sur la carte ». Quand je lui dis : « Ils vont revenir quand au juste vos magnats, Diego » ?

Il devient tout sombre et s’en va en roulant les… promesses.

 Angela descend.

Ses longs cheveux noirs couvrant complètement ses épaules.

Elle a mis sa robe rouge. Ses beaux yeux noirs brillent.

Elle ne va pas à ma chambre comme chaque matin, elle sait que c’est le jour de Maria et qu’elle n’aura donc rien à faire aujourd’hui. Maria voit même aux repas à son jour de visite.

 Après le café, elle ira à la boutique des artisans locaux.

On l’estime fort puisqu’elle est très habile en tressages de toutes sortes.

J’irai à mon école à côté de la chapelle.

J’ai une vingtaine d’élèves. lls sont studieux, font bien leurs devoirs. J’ai réussi à me faire aimer d’eux dès mon arrivée. Ils se moquaient —ils l’ont avoué— du vieux Omer, devenu sourd et plus myope. Ils cachaient ses lunettes. Ses manuels scolaires. Changeaient leurs notes.

Avec moi, c’est le silence, l’obéissance.

J’ai organisé des sortes de tournois avec les écoles de trois village voisins. Ils veulent triompher en ces concours. J’ai amené ainsi de l’émulation. Ça fonctionne. Chaque mois, il y aura comparaisons des résultats. Avec des prix aux plus forts. Ça marche bien. Ils s’y préparent ave entrain.

Je les aime.

 Ma vie.

Ma nouvelle vie.

Là-bas, j’étais rien, pas grand chose, une sorte de modeste et peu efficace petit conseiller moral dans deux centres d’accueils remplis de vieilles et de vieux.

Ici, contraste, tout le monde est jeune. Ma longue maladie dans mon pays d’origine —poumons trop faibles— m’a conduit dans ce pays chaud. Sorti d’une clinique-sanatorium, ce fut cette nomination et ce départ. L’exil. Les adieux aux miens. Des cours de préparation. Quatre mois. L’étude des us et coutumes de ce pays tropical.

Mon destin.

Comment oublier la rencontre avec mon supérieur un matin d’avant mon départ : «Nous allons devoir vous fournir une épouse. C’est arrangé avec nos gens là-bas. C’est obligatoire ».

Ma surprise alors ! Totale.

« Ne vous en faites pas, il y a une permission spéciale de hautes autorités. C’est obligatoire si vous voulez bénéficier d’un minium de considération. Votre prédécesseur avait cela, lui aussi, une femme. Sans cela vous n’arriverez à rien. On se détournerait de vous  ».

J’ai obéi.

 J’ai rencontré « la veuve »—si je puis dire— du Omer assassiné.

 Carmen.

Une dame encore jeune mais aux cheveux gris, un peu courbée. De longues dents jaunes. Des yeux verts. Un bon visage. Sourires fréquents. Un nez crochu. Une fameuse cuisinière. Tant qu’elle tenait, après l’école, une sorte de cantine ouverte aux villageois. Bon marché. Très fréquentée sa cuisine. J’ai essayé plusieurs fois de faire parler « la veuve » Carmen. Vainement. Quand j’ai osé : «  Carmen ? Vous l’aimiez beaucoup votre compagnon, Omer » ?

 « Il était mon vrai père, un papa merveilleux ».

 Ce fut tout.

Depuis quinze jours, je dors mal. Très mal. Je pense souvent à elle, là-haut. À cette jeune fille qui attend peut-être…une vie de couple normal. Je pense à moi qui la laisse dormir seule. Misère, quoi faire ? On ne m’a rien dit.

Quand j’ai parlé à mon conseiller spirituel, « Est-ce que cette femme, là-bas, cette jeune Angela,  s’attend à… des choses avec moi… comme époux obligé… », ce sera :

« Vous ferez comme bon vous semble, vous êtes libre sur ce rapport, l’essentiel est que vous puissiez accomplir votre mission ».

J’ai eu envie, il y a quelques jours, d’écrire à mes parents : « j’ai une femme avec moi, c’était une obligation sociale par ici et c’est permis pour cette contrée… »

Réponse par retour du courrier, mon père : « Très bien, cette épouse. Est-elle jolie au moins ? Avons hâte de voir des photos, un de ces jours,  des premiers petits enfants ». Dans une autre lettre ma mère m’annonçait  qu’ils ramassaient de l’argent pour pouvoir, l’an prochain, me rendre visite.

Malaise chez moi.

Maria partie, j’ai fait un feu de joie sur la plage. Angela s’est mis nue. Puis elle est venue se blottir dans mes bras. La première femme nue de ma vie !

Elle n’en peut plus de cet homme qui fait…chambre à part, me suis-je dit. Maladresse. Mes pauvres rares caresses, très  maladroites. Incapable de répondre à son premier baiser. Je me suis enfui. Ma honte.

J’ai couru me réfugier dans ma chambre et je suis tombé à genoux. J’étais terrifié.

J’ai perdu conscience du temps qui passait. Je priais.

Quand Angela est rentrée, longtemps après cette involontaire rebuffade, ce rejet qui a dû lui paraître anormal, je l’ai entendue monter lentement à sa chambre. Je me suis secoué et je suis allé la voir. Elle buvait du rhum dans une large tasse.

Elle avait pleuré, c’était visible.

Je ne disais rien, je cherchais des mots. Commet lui expliquer qui je suis vraiment. Un homme qui a renoncé à des choses. Un homme consacré. Un homme qui a fait des vœux.

Mais elle a parlé avant moi : « Je ne te plais pas. C’est ça ? Tu vas me changer ? Tu veux une autre sorte de femme » ? J’ai dit : « Dans mon pays, nous vivons sans épouse. C’est notre loi à nous, aux hommes de ma sorte. Si tu veux, tu peux t’en aller, Angela. celle qui te remplacera devra accepter cette situation ».

Elle a enlevé son linge, s’est jetée dans son lit. A ouvert les bras, a fermé les yeux, souriait . Je me suis étendu à ses côtés. Tout près d’elle. Je tremblais. Je frissonnais. Je ne savais pas ce que je devais faire. J’ai fermé les yeux moi aussi.  Je ne savais rien. J’étais un homme innocent de vingt-six ans. J’ignorais ce qu’un homme doit faire auprès d’une femme offerte.

Elle refusait donc de me comprendre.

Je me suis endormi —une fuite— car le lendemain, réveillé enfin,  j’étais seul dans son lit et j’entendais Angela chantonner en préparant le petit déjeuner dans la cuisine en bas.

Par la fenêtre grande ouverte le soleil brillait comme toujours, un vent très fort faisait se frotter les têtes des arbres contre les murs de la maisonnette, j’entendais le stimulant bruit rageur des vagues.

Je me suis agenouillé : « Mon Dieu, me voici plongé dans un monde inconnu, je refuse de sombrer, je sus venu servir ici, je serai cet homme avec un seul but, je serai cet homme fort mais il faut aider cette jeune femme, il faut lui communiquer ma foi, ma passion, ma mission, faites qu’elle accepte, faites que mon Angela puisse vivre en continuant de chanter auprès de cet homme qui refuse le plaisir humain de la chair…ou bien faites qu’elle parte, que l’on m’offre une autre épouse d’arrangement , une vieille femme qui a abandonné le monde du désir humain… »

Je veux le bonheur de cette jeune femme, je veux rester ce que j’ai promis, ce que je suis, ce que j’ai accepté complètement à vingt ans, si c’est impossible faites que l’on me ramène chez moi dans ce pays où il fait très froid en ce moment, que je retourne en mon pays de neiges durables, faites que votre volonté .se réalise quoiqu’il arrive…

Alors, j’ai vu Angela dans l’embrasure de la porte, nue encore, si belle dans le soleil inondant sa chambre, un sourire lumineux, elle m’a ouvert les bras et c’était comme si Dieu lui-même me répondait, il fallait donc assumer mon rôle…Comme un homme. Je craignais une astuce du démon. J’ai ramassé mes sandales et je suis sorti en trombe, les yeux fermés.

Je l’ai alors entendue rire, d’un rire rauque, comme si elle devenait folle.

J’en étais malade.

J’ai couru vers la rue du chef. Je voulais une autre femme, une laide, une malade, une bossue, n’importe qui, une femme vieille qui serait satisfaite, heureuse même, d’être  la compagne futile d’un homme sans désir charnel aucun. D’un jeune homme exilé loin de chez lui, loin des siens, qui a fait des promesses solennelles. Le chef buvait du thé, dehors, allongé dans un grand hamac de toile salie. Il me souriait, il voyait bien venir un homme excité, énervé, criant muettement « au secours Chef ».

Deux gros oiseaux violets à têtes couronnées de sang  voletaient devant moi qui titubait, leurs  cris de mort. se faisaient entendre. J’entendais : « fou, tuez-le, fou, tuez-le ».

 

(interruption inexplicable…)

4-

Je me disais, en toute fin d’année de 2002, —après un deuxième chapitre- interruption sur mon « exilé »— je veux quoi, au fond, écrire quoi ?, je veux parler sur « du sens », sur assez de la vie « sans but solide », je veux illustrer « la futilité », denrée commune à tous et  qui m’embarrasse tant; fort  bien, je vais repartir, ce sera « une fin comme début », la mort, me mettre en position ultime, « je suis un homme fini », un médecin annonce ma fin, et me voilà donc embarqué avec un héros au bout du rouleau, voici donc ce deuxième... avorton où un « condamné à mort » tente de retrouver un enfant merveilleux, un adolescent qui rêvait de réussir sa vie, « lui-même » ?

 

L’ ÉCUME

ou « la mise à nu » 

 

récit

par Jasmin Lefebvre

 

1-

Commencer par la fin.

C’est fini. Fini.

Bien fini. Le docteur Singer a décrété : « Vous êtes venu trop tard, c’est fichu ». Ma faute. La peur des médecins toute ma vie. Négligence fatale ?  Crise du foie. Cancer. Irrémédiable.

C’est terminé. Je l’avais imploré d’être franc. Singer  l’a été : « Vous n’en avez plus pour longtemps ». Ici donc, débuter par la fin. Ma fin.

Au joyeux village du docteur Singer, plein de monde. Le temps des fêtes. Des skieurs partout. Le centre commercial déborde. Saint-Sauveur me devient « saint-malheur ».

Je vais donc mourir.

Est-ce que je suis différent ?

Les gens tout autour, que je croise, qui me regardent, voient-ils un autre moi-même ?

Je suis un autre. Crise de foie. Crise de foi ? Pancréas bousillé. Singer : « C’est une question de mois, de jours peut-être, vous ne fêterez pas un autre Noël ».

J’ai aimé le vieux Singer. Bien savoir le courage qu’il faut pour cette franchise. Il est venu me reconduire. Malgré le froid, il est sorti avec moi. Il a toussé. Sa gêne ?  Il a mis une main sur mon épaule. Avoir eu l’envie bizarre de l’embrasser. Sans trop bien savoir pourquoi. Déborder d’une affection curieuse.

Je suis un autre désormais.

Tout change. Tout va changer.

En rentrant chez moi une colère étonnante. À ma grande surprise. Être subitement au bord de la haine. Ma crainte que Rachel perçoive cette colère soudaine. En vouloir à l’autre. Jalousie infernale. Elle, elle ne va pas mourir. Elle va rester en vie quand je m’en irai. Insupportable idée.

        Tout est changé en cette fin de décembre.

Avoir eu envie de crier de rage tantôt au téléphone en entendant l’ami : « Bonne nouvelle année »!

Je cesse de rédiger mon journal. À quoi bon ? Il faudrait ainsi être condamné à mort, souvent, pour changer. Pour regarder autour avec des yeux différents. Nouveaux.

Plus rien n’a le même visage. Pus rien n’a d’importance. Le grand danger de se croire éternel. La folle certitude : croire qu’on va mourir vieux, très vieux. J’en étais tellement certain.

C’est terminé donc. Bien.

Jour de l’An demain. 

Je marche dans ma demeure et pourtant je n’y crois pas. Je fais le tour des pièces de la maison. Mon bureau à l’étage… comme une grimace. L’ordinateur tout neuf … une farce.

Ma surprise de ne pas m’évanouir.

J’ai peur.

Le pire : il n’y a rien à faire. Absolument rien.

Un somnambule.

Le choc qui n’en finit plus. Pourquoi ne pas aller me coucher, m’étendre sur mon lit et attendre. Ne plus bouger. Ne plus rien  faire. À quoi bon en effet. Est-ce bien moi qui ouvre une bouteille de bière ? Est-ce que tout va me sembler idiot…  Futile.

Je suis vraiment seul.

Même s’il venait une foule ici pour fêter la fin d’une année. Je suis absolument seul. Pour la première fois de ma vie.

J’ignorais cela : un sentiment de solitude effarant. Effrayant. 

Lui révéler le verdict de Singer ? Oui. 

C’est fait. Rachel ne dit rien.

Elle va s’asseoir au fond du salon. Ses larmes. Longs sanglots. Visage en grimace. Larmes qui ne me touchent pas. Quoi ? Plus rien ne va me toucher ?

C’est terminé cela aussi, les émotions ordinaires. Elle va vivre. Je ne serai plus là et elle va continuer à vivre. Sans moi.

Incapable de l’accepter. Ma colère de nouveau. Envie de la frapper. De la tuer. Une jalousie idiote. La folie ? J’ai très peur. De moi. Songer à fuir. Voyager. Partir. Aller crever dans un trou au loin. Mais où ? 

Alors, oui,  besoin de m’en aller, avant de m’en aller pour de bon. J’ai trop aimé cette terre, cette vie.

Beaucoup trop.

De là cette peine immense. J’étouffe. Je manque d’air. Je suffoque. C’est intolérable.

Pleurer ne serait pas suffisant. Donc ne pas pleurer. Avoir envie de silence. Envie de me tuer. Tricher. Décider que c’est moi qui décide ! Personne d’autre. Me tuer maintenant. Contrôler au moins cela, l’heure, le moment de partir d’ici. D’en finir avec le peu de vie qui me reste.

Être envahi maintenant d’une sorte de honte. Honte d’avoir semblé si vivant, si énergique, si rempli de sérénité, d’avoir jouer l »homme en santé irréfragable. La honte de mes fréquents propos d’optimiste indécrottable. Je suis à terre. Il ne me reste rien. Singer m’a mis à nu.

2-

Il le fallait. Partir. Pour savoir. Savoir ce qu’il était devenu. Vouloir absolument le retrouver. Il avait quinze ans. Il avait  sans doute de grands projets. Un rêveur comme je l’étais. Je l’ai abandonné. Je le retrouverai. Je ferai des excuses. Je m’agenouillerai devant lui. Je lui expliquerai les raisons de cet abandon. Il comprendra. Il avait été baptisé du même prénom. Il était mon jeune modèle. Je l’admirais tant. Si franc, si pur, si beau, si optimiste. Mon jeune complice.

Je l’ai perdu. Par ma faute. Regrettable lâcheté.

Maintenant, je suis parti à sa recherche.

Rachel a voulu m’accompagner. Elle m’aime tant. Elle pleure en cachette. Je l’ai surprise souvent.

J’ai accepté qu’elle m’accompagne. Pourtant… Son amour ne veut plus rien dire. Elle vivra. Je serai parti. Intolérable. De plus en plus. Malsain, ma jalousie.

Elle avait beaucoup insisté. Elle croyait pouvoir arriver à me consoler. Lui laisser cette illusion. Toutes ses illusions. Elle ne savait rien de lui. Si peu. Des bribes.

Ma compagne en ange gardien malgré moi. Elle ne peut pas comprendre que « le verdict » m’a changé, complètement changé. Elle saura ce que c’est quand, un bon jour, un mauvais jour, elle aura, à son tour, son verdict. « À mort » !

Je suis allé d’abord sur la petite montagne au milieu de la ville. Il aimait tant y aller pour glisser sur ses skis, les soirs d’hiver. Sur un haut socle à personnages historiques divers, un ange aux grandes ailes de bronze m’a vu. Cet ange altier :ma compagne, impuissante malgré elle.

Il n’y était pas, je m’en doutais bien. Il devait être dans sa famille du temps. Il devait fêter avec les siens. Je l’ai aimé comme un fou. J’aimais sa manière de rêver. J’aurais voulu ne jamais le quitter. L’abandonner ainsi était une trahison ignoble.

Il doit me haïr.

Il doit avoir gardé une rancune terrible.

Ma peur, au fond, de le revoir. Un torrent d’injures me guettait. Pire, sa fuite en me voyant l’approcher. Son cri probable : « Je ne veux plus jamais te revoir, va-t-en » !

Angoisse.

Tout avait changé d’allure, le parc désert dans sa mince neige de décembre. Pas un chat. Flots continues de voitures dans la large Avenue du Parc. Je ne reconnaissais plus rien. Trop tard. L’incapacité de reprendre ce que l’on a trahi. Mais je me répétais sans me convaincre : à quoi bon ce retour ? 

Marche-arrière dans ma fin de vie ! Vaine démarche. Peine perdue. Mes regrets en une touffe odieuse, malodorante; des nœuds inextricables.

J’étouffais. Elle tentait de me consoler. Me ramener à la raison. Je refusais de mourir tranquillement à la maison.

Un dernier voyage.

Le revoir et le questionner. À partir de quoi, à cause de quoi… pourquoi aussi m’être éloigner de lui si vite ? M’en être allé ? Sans me retourner. L’abandonner au moment où je sentais très bien qu’il était le bon compagnon à imiter, le frère à suivre, le jumeau parfait, le modèle impeccable pour réussir ma vie.

Un jeune, fragile, guidant l’aîné; grimpé sur son dos.

J’ai fouillé des restes. Ridicules fouilles. Tout était une mascarade. Je ne reconnaissais plus rien. J’avais top changé. Je me maudissais.

3

La maison avait été vendue. Les parents, —au fond, toujours « adoptifs » les parents— morts tous les deux en 1987. Des exilés du Viet-Nâm habitaient clans la vieille demeure de cette rue devenue un boulevard anonyme. On nous a mal reçus, très mal : deux chiens dans de la vaisselle précieuse. Je me montrais pourtant tout doux, tout gentil, tout repentant, les gens installés dans mes mémoires, nichés derrière mes souvenirs, restaient de glace.

Personne n’a le temps de revenir en arrière. Une épreuve.

Rachel me répétait : « On s’en va, viens-t-en, la vie a passé, c’est inutile de fouiller… »

J’enrageais. J’ai questionné partout les survivants de ce temps lointain. Il en restait peu. Le fils d’une voisine paralysée s’est souvenu : il était allé vivre, à dix-huit ans, dans les collines laurentiennes. Il avait essayé, bien seul, de survivre là-haut. Il se disait très capable de s’épanouir tout seul, sans l’aide de personne.

Le pauvre garçon. Je n’ai rien  fait pour le seconder. J’ai su bien trop tard qu’il s’était mal débrouillé, très mal. Très mal. Qu’il crevait la faim.

Pouvoir réparer.

À la fin d’une existence, toujours, je suppose, ce besoin de réparer. Vraiment tard pour repriser une vie. Un tissage défait gît. Un laid tricot déchiqueté gît sous nos semelles de vent.

Rien à faire donc ?

Donner un grand coup de pied et se retourner.

Incapable.

Absolument désirer recoudre le tissage du temps perdu à jamais. Là-haut, encore des ruines. Un solage de béton. Pauvre témoin rachitique. Un atelier démoli. Regarder fumer une  haute cheminée dans un logis luxueux voisin. Cogner chez ces gens. Surprise totale, confusion, amnésie commode face à l’intrus, moi.

Que me cachait-on ?

Plus personne pour se rappeler le jeune vagabond barbu qui cherchait à donner un sens à sa vie. On le plaignait. Il était trop jeune. Il était trop candide.

Mon envie de chialer dans les décombres. À quoi bon ? Pouvoir le prendre dans mes bras et pleurer un bon coup. Mes regrets en un chapelet fou, un rosaire de stériles prières, moulin de mots vains. Me faire pardonner, exiger qu’il recommence. Avec moi pas loin cette fois. Qu’il me guide : l’enfant comme un père. Le père comme un fils du fils.

L’écume des mauvais jours, des jours enfuis, sur un rivage désolé. Grève perdue. Ma vie perdue, bois flotté muet.

J’entends ricaner le docteur Singer dans sa clinique de saint-malheur. Quand son  heure viendra à lui aussi —comme à tout le monde— il n’aura plus aucune envie de rire.

En avant, pèlerin au cœur tendre. Je n’ai pourtant aucune pitié pour moi. C’est dépassé cela. Pas d’attendrissement pour le repenti. C’est bon pour les vivants ces sentiments-là. Je ne veux que découvrir où exactement j’ai flanché. Où ? Quand, exactement, j’ai triché, j’ai renié.

J’aimais tant cet enfant…pourquoi l’avoir jeté ? La maison de mon père devenue une sorte de taudis. Je dévisage, incrédule, un temps fou, une époque de bonheur naïf. Un quartier métamorphosé, méconnaissable.

Vieille affaire la nostalgie.

Cicatrices partout. Plaie mal fermée à jamais. J’étais devenu un vieux con.  Fini de montrer le bouffon. Achevé de paraître le joyeux vieux saltimbanque. Arrachés les masques. Ma panoplie de grimaces, les rictus du troubadour léger. Si léger.

Je vais mourir. Banalité si c’est un autre. Douleur vraie, il y a pas si longtemps, pour l’ami perdu. Ubaldo-la-musique par exemple. Douleur tolérable à cette époque, il n’y a pas cinq ans. Vive la morphine : « Il n’a pas trop souffert ».  S’en laver les mains.

Moi ?

C’est pour dans vingt ans moi, pas avant. La si belle forme n’est-ce pas ? Maintenant, vaste échancrure, pire que la douleur : ton tour est arrivé.

Surprise diabolique, docteur.

4

J’aurais voulu des échéances bien étalonnées, un calendrier organisé, des jalons, quelques années au moins, beaucoup de temps pour m’y préparer. Rachel me répète, les yeux mouillés, qu’il y a des soins, une médecine extrême : ces désespérantes tentatives pour faire reculer l’échéance fatale : radio et chimio-thérapie. J’ai refusé.

Mourir les yeux ouverts ?

Allons, impossible, petit bonhomme, vieillard  imprévoyant.

Crise de foi. Crise du foie.

Juste trouver un peu de temps pour le rejoindre sur son île invisible, lui, ce garnement que j’aimais.

Vous l’auriez aimé. Il était si franc, il était tellement confiant, il préparait bien sa destinée. En toute confiance. Il croyait en lui. Et en moi, c’est probable. Oh oui, la confiance qu’il me faisait. Il le disait. 

Il y a que je ne l’ai pas aidé. Pas secouru. Que je l’ai abandonné en cours de route. Sa route hérissée d’obstacles comme sur le chemin de n’importe qui.  Je ne m’en console pas maintenant que je suis au bord du gouffre. Maintenant qu’il n’y a plus une heure, plus une seule minute à perdre. 

Je m’essouffle plus vite que jamais et pourtant j’entraîne ma compagne dans cette course finale. Le retrouver et, à mes dépens, l’envisager une bonne fois pour toutes, le questionner : « pourquoi, dis-le moi carrément, est-ce que je t’ai fais cela » ? Avoir tout mêler, avoir tout renié, avoir tant changé, en mal, pourquoi n’avoir pas su conserver ce qu’il y avait de mieux entre toi et moi, entre nous deux ?

La peur qu’il me réponde : « Il faut te calmer. Meurs en paix. Tu as fait comme tout le monde. Tu n’as pas vraiment cru en nous deux. Tu n’as rien fait de pire que ce que tout le monde fait. Tu as marché sans te retourner jamais, il le fallait bien, tu as foncé comme tout un chacun vers les illusions, les imaginaires contrées humaines. Tu n’as rien fait de mal, tu n’as rien à te reprocher, Meurs tranquille ».

Non, non, je sais bien, moi, ce que j’ai osé faire.  Et ne pas faire. Je ne le sais que trop. Et cela me fait mal. Tout est silence désormais autour de moi. Tout est noir.

Je suis un autre.

Bientôt je ne serai plus.

Imaginer cela. C’est atroce. J’aurais pu devenir quelqu’un d’utile, quelqu’un de brillant, quelqu’un d’un peu  remarquable.

Je ne suis qu’un pauvre vieux clown, mon enfant. Cela m’a tué, ma foi.

5

Crise de foi !

Je m’imaginais sans cesse que j’avais encore du temps, beaucoup de temps devant moi. On s’imagine toujours cela. J’allais me reprendre, un jour, j’allais me secouer un jour, j’allais réparer mes fautes, mes manques, mes failles. J’allais muer un de ces jours. Paresse. On ne mue pas du tout. De bien vagues tourments. Une fois l’an, tiens, toujours en fin d’année. Un peu d’inquiétude métaphysique, un tout petit peu. Pour quinze jours. Paresses des jouisseurs niais. Oui, oui, mes gaspillages m’inquiétaient. Un Gaugin de pacotille : où allons-nous, blablabla…. Puis, le temps filait, passait. Je ne changeais pas, j’étais si bien endormi. Griserie. Accommodements. Restons légers. Vivre en société exige ce bal masqué.  

Cet enfant abandonné, je l’avais oublié.

Complètement.

Je ne me savais pas si vieux, j’étais «  le chanceux, le « jamais malade » et pas question de consulter un toubib : « Allons, les amis, regardez-moi aller, je mourrai à cent ans ou après même ».

On me félicitait pour cela.

J’avais vendu ma florissante entreprise de publicité, à un neveu doué mais on ne cessait pas de recourir à mes services :  un contrat n’attendait pas l’autre; j’y retournais volontiers. Pour une campagne sur une bière artisanale, pour une campagne sur un nouveau détergent. Conneries.

On ne me rappellera plus, moi, l’illustre fondateur de Publibec, car, la dernière fois —ce maudit docteur Singer n’avait changé— ce fut une catastrophe. J’ai dit ce que je pensais sur ce modus vivendi frivole. J’ai proposé des idioties pour les emmerder tous ces jeunes veaux cupides. Ces forts esprits créateurs de mon cul. Il y a eu de longs silences d’embarras. Je devinais les pensées durant ces ultimes storm brains : « Le vieux est devenu gaga, il a viré fou, il est sénile… »

5

Il y a peu, à ma vieille sœur au téléphone : « Tu es sonnée, déséquilibrée, pauvre folle, va te faire foutre, tu cherches à contrôler les gens, tu n’es qu’une manipulatrice égotiste, tu fais tout pour névroser tes deux enfants en les rendant dépendants affectifs ».

À ma sœur cadette, encore réfugiée dans une clinique : « Tu n’est qu’une maudite idiote, hypocondriaque déboussolée, va te faire foutre… »

Fin des complaisances, fin des arrangements polis. Aux portes de l’enfer, un seul but, anéantir les soucis communs de vos entourages, les quêtes de bons conseils. Je n’ai plus rien à perdre. Aucune clientèle à satisfaire. Personne à me ménager. Quel soulagement. J’aurais dû toujours être franc et net. Je me suis fait enterrer par des chaînes de montagnes de mensonges pieux. Fini cela.

J’ai questionné. Où était-il allé après son essai par ici, dans ces collines de sapinages à perte de vue ? Au « Petit chaudron », au petit déjeuner, un bon matin, une vieille fille : «  Oui, mon papa, de son vivant, me parlait souvent de lui, le jeune barbu. Un jour, il a reçu une invitation pour joindre une troupe de marionnettistes dans la métropole.  Alors il a fermé sa baraque, cet atelier d’art  agonisant. Il est allé remettre les clés à monsieur Driftman, le proprio. C’est mon père, il me l’a dit, qui a cloué les contre-vent ».

Rachel n’est pas venue cette fois.

J’ai retrouvé, dans une décharge de l’est de la ville, leur camion-théâtre de romanichels itinérants.

Cabossé. Rouillé.

Le lettrage, « la roulotte »,  très effacé, c’était écrit : « la ro…lo…tt ». Des pigeons s’y cachaient. Aux archives de la ville, j’ai tout appris. La fin de cette roulotte. Le projet d’un atelier municipal pour les décorations aux temps des fêtes. Son job d’inventeur, d’étalagiste aux mobiliers municipaux. Et puis, son départ pour Paris, France. Un fabuleux contrat pour les voitures Renault. La publicité… lui aussi !

6

Rachel pressait ma main dans l’avion. Elle pleure moins souvent. Elle dit qu’elle me suivra dans la mort. J’ai peur. Je crains le pire. Cette femme est folle de moi. Je ne la mérite pas. Petit hôtel rue des Saints-Pères. C’est ici qu’il a rêvé ? Qu’il rêve encore ? Maintenant, je crains de le revoir. Je l’imagine. Il a vingt ans, un peu plus ? Il s’imagine aux portes du bonheur. Il sera roi. Il sera un génie.  À moi, fantôme de Modigliani dans Montparnasse, à moi, au secours ! Il se fera le souverain jeune pontife en pontes inouïes. « On parlait de lui, beaucoup, en éloges fréquents, dithyrambiques », me dit un ancien compagnon de bonheur.

J’étais tout à fait comme lui. Un « fouquet-jusqu’où-ne grimperais-je-pas ».

Je sombre. Je bois de nouveau. Trop. Je peux tout. Avant de m’en aller, mon bel amour. A-t-il mal joué de ses cartes ? Le voilà qui gueule dans Saint-Germain. Il a été renvoyé « brusquement », dit un copain perdu qui l’a perdu de vue.

Le vieux concierge qui se souvient bien mal. Il est tout nu, un jour, dans la rue. Il habite, perdu, désorienté, un coin où Louis-Ferdinand Céline vivotait avec ses chats puants. Banlieue si trie. On a visité. Il faut manger. Mille petits jobs. Pauvre Villon qui crève. Un Rimbaud errant. Vendre de tout. Des anneaux à clés, lui aussi. N’importe quoi. Vivoter et en baver.

Mon pauvre garçon perdu aux émois.

« Il va fuir à Nice », se souvient un vieux loup édenté qui arnaque les touristes dans le Marais. Il l’a connu dans ce temps de misère.  Mouler des bustes du petit Corse.

« On l’a connu », oui, ils l’ont tous bien connu. Beaucoup. Vantardises. Exciter ce vieux bonhomme qui le cherche tant. Ils se souviennent de lui. Ils parlent. Ils me ménagent. Ils ne me disent pas tout.

Rachel gênée.

Devenir gardien tout un été dans une marina de Menton.

Se sauver de ses dettes en filant à Saint-Raphaël.

J’y vais. J’y cours. Torcher une vieille rombière à Saint-Rémy de Provence. Elle meurt. À Vaison-la-Romaine. Elle lui laisse une petite rente. Mon pauvre enfant perdu !

Ainsi, il se perdait.

Ma faute. N’avoir pas su l’encourager. Le soutenir au moins un peu. Il était si jeune. Ne pas être venu à son secours. J’avais ma vie. J’avais ma firme à faire grandir. J’avais mes soucis.

Puis, plus rien.

On a perdu sa piste.

On ment ? L’un dit qu’il voulait s’exiler à Rome. Qu’il baragouinait l’italien. Qu’il y avait une fille dans sa vie, une Angela. Une fille délurée. Qui venait des Pouilles. Qui vivait à Trouville. Qui vivait toujours là peut-être. Angela Diblasio.

Encore, à toute vitesse, filer en Normandie. Rachel qui m’encourage à questionner tout le monde sans cesse. Ce petit hôtel de Deauville. L’Angela y travaillait. Elle, sa sauvegarde, qui vient de mourir. Son frère, Antonio, un grand bavard, qui nous récite une leçon. Par cœur. Qui invente, c’est probable, une légende. Roméo et Juliette. Ce balcon à Trouville. Vu. Un tout petit balcon, celui d’une toute petite maison de chambres à louer.

« Le grand amour », qu’il dit. Une fatalité.

Police. La Juliette condamnée : fraude grave au casino. Croupière que l’on pince. Lui qui se sauve juste à temps. « Où, où » ? Antonio sort un vieux papier chifonné. Quoi ? Une galerie d’art, la « Artventure ». Boutique toute proche de Picadilly Circus ?

On y va.

         Rachel chantonne sur ce traversier de Pas de Calais, embarquement pour les falaises de l’Angleterre. Douvres, tout le monde descend. Un soleil aveuglant sur la Manche. Maintenant la pluie, toute fine. Le train. La gare Victoria. L’ « Hôtel Georges ». Au matin, le bus rouge à deux planchers. Ensuite, un gras taxi bien noir. La rouge cabine du téléphone. À cette galerie, une voix de fausset. Il a quitté. Il s’en est allé pour aider à l’installation d’une succursale dans Manhattan, New-York.

      Revenir en Amérique donc.

      Oh mon passé ressassé !

      Aller à la source de nos malheurs.

 

( STOP : assez…plus envie…chercher encore autre chose) 

                                      


Dimanche soir, le 5 janvier, Jasmin sera interviewé à "PARLEZ_MOI DES FEMMES" par Denise Bombardier à Radio-22h.30 à la SRC. 

 

 

 


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