« J’ÉTAIS
« PERMANENT »
À RADIO-CANADA»
lettre ouverte
1-
Trois jours sans mon
journal. J’aurais tant voulu noter dedans la beauté de
l’ensoleillement, dimanche midi, hier, à une joyeuse terrasse
de la rue Notre-Dame, angle Des Forges aux Trois-Rivières. Des piétons
par coupoles souvent, ils embrasent sans cesse. Quoi, qu’y
avait-il dans l’air ? C’est le printemps. Je n’avais pas hâte
de renter au Centre Industriel, rue Du Carmel,
en haut de la vieille ville, pour me réinstaller au
kiosque de mon éditeur. Plus tôt, sortant de l’hôtel de la
rue Hart, j’avais voulu entrer dans la belle église épiscopale
au coin de la rue. Niet ! Portes closes ! J’aime bien examiner
—m’y recueillir aussi, je le dis— les vieilles églises québécoises.
Rien à faire. Pancarte : « les messes sont dites au
sous-basement ». Je me contentai de faire le tour du
gros monument sculpté sur les quatre côtés, en l’honneur de
Laflèche, chef spirituel de tout le compté. Plein de personnage
étonnants, —on voit de pauvres bougrines, des ceinturons délabrés,
des vieilles bottines, des lacets défaits, de gros
boutons de vestes anciennes, des écharpes— comme
souvent, des silhouettes de pauvre paroissiens frileux qui se
pressent, qui entourent le digne prélat. On dirait un
Vincent-de-Paul, mon saint préféré.
Le fut-il ? Hum ! J’ai lu sur ce Laflèche…
Il fut d’un type plus tyrannique que charitable, je pense
bien. En ces temps-là, années 1850-1950, un peu partout, le
haut-clergé jouait aux princes, aux despotes —ensoutannés—
éclairés !
En fin de compte, rentrant dimanche pour souper chez moi,
je devais reconnaître que ces deux jours en kiosque m’avaient
plu. Pourquoi ? Par ce jeu des rencontres inopinées où des
visiteurs —sans nécessairement vouloir acheter votre récent
bouquin— sont contents, parois même enthousiastes, d’échanger
avec vous quelques appréciations, ou critiques rigolotes, sur vos
affirmations publiques à la radio ou à la télé. C’est
classique.
Ainsi à ce Salon du livre, on a cru utile d’inviter la
troupe d’une émission populaire de T.Q. « Ramdam ».
Il y avait donc une longue file de badauds, tout le tour du Salon,
pour ces rencontres. Plein d’auteurs mal connus et mal « publicisés »,
alors regardaient cette foule
— veaux négligés malgré eux— foule qui ne les regardait
pas.
Les loustics, on le sait bien, guettent les héros de la télé.
Masochisme d’inviter ces jeunes stars de cet « autre »
médium ! Ou bien, l’on se dit : « La télé va
amener du public à notre Salon et on en profitera. » Faux
calcul ! Pas certain que c’est une bonne idée, moi ! Ce qu’il
faudrait — à heures fixes, dans les recoins à micro, les
multiplier—, c’est présenter abondamment tous ces auteurs pas
encore connus du public, les avantager, donner des références
sur eux et sur les publications récentes. Agir comme si un tel
Salon, modeste,
partout en provinces québécoises, était un petit poste de
radio-télé, consacré aux auteurs, pas autrement. En circuit
fermé si on veut.
On le fait, timidement et sans vraie animation trop
souvent. Pas d’autre solution.
2-
Samedi soir, table ronde improvisée au café
de l’hôtel. Le poète et graphiste Desroches y est, un couple
de jeunes, Julie l’aspirante éditrice, le Vigneault junior qui
offre son deuxième roman, et Victor-Lévy en personne. Jasettes
ad lib. Piques et horions. Taquineries foliochonnes. Craques et
caricatures. Le Vigneault-fils se souvenait d’une moqueuse
« lettre ouverte » du bonhomme Jasmin sur son premier
roman.. Je montrais
le gouffre séparant deux génératons bien différentes. La
mienne, ouvriériste, socialiste, gauchiste, séparatiste et le
reste, la sienne à Guillaume Vigneault, pas trop engagé,
libertaire, édéniste, anarchiste-subventionné, coureuse de
bourses et de voyages à Paris, New-York ou au Mexique, etc. Ça
brassait un peu fort à un moment donné entre nous.
. Nous nous sommes expliqués. Il a mieux vu la teneur, le
fond de mes griefs face à leur temps d’enfant pourri-gâté,
j’ai mieux compris les risques, la dureté du combat actuel
des jeunes pour percer, pour se tailler au moins le début
d’une réputation, et survivre en attendant. Il ne voulait plus
n’être que « le fils
du monsieur riche de la place » (à St.Placide) , me
dit-il, il a tout quitté, se loua un « un-et-demi »,
se chercha un petit boulpot, aimait
le roman, s’y esssaya avec le risque encombrant d’être
« le fils de.. ».
Guillaume est « waiter » rue Saint-Denis (au
Continental). Les temps d’aujourd’hui, où règnent des débats
inconnus de moi en 1960, luttes difficiles où entrent des soucis
d’un tout autre ordre qu’à l’époque où il y avait dix ou
douze écrivains sur le pavois d’ici, pas cinquante ni cent
comme maintenant.
C’est la vie. La vie…
Les générations si divergentes. Forcément, avec parfois,
l’incompréhension.
3-
Vendredi soir, ma fille installée avec son
Marco à l’ombre du château Frontenac, je suis allé « checker »,
mine de rien, la
maisonnée à Ahuntsic. Bouffe
de côtes levés au Saint-Hubert avec les grands garçons « sans
la môman ». Plus tard, visites aux trois aquariums de
Gabriel et puis je suis allé le reconduire, mon jeune
trompettiste, chez son jeune copain, un Jasmin de Perrefonds.
Filant sur l’autoroute 40, ouest, la dite « métropolitaine »,
je redécouvre toutes ces installations quand je sors pour la
« Montée des Sources ». La nuit débutante est
traversée de lumières, reverbères nombreux sur les chemins, il
y a , là où on vagabondait en vélo —champs déserts de
population dans les années ’40—
deux (2 !) centres commerciaux. C’est une vie champêtre
bousculée, métamorphosée, changée. Arrivée rue France,
remplie elle aussi de cottages modestes, c’est la banlieue quiète.
Une sorte de luxe, de vie si calme, quand je compare avec mon coin
de rue Saint-Denis-Bélanger de ma jeunesse à moi. Chanceux, ces
jeunes, d’avoir une existence à l’abri des turbulences
d’antan, de la promiscuité incessante. Le fils de Gaétan —un
autre « Daniel Jasmin »— guettait à la fenêtre de
sa chambre. Gabriel sort vite de l’auto, ramasse se deux sacs à
dos, et « bonsoir
papi, bonne nuit ».
Un monde. Ces jeunes vont constamment
« coucher » chez les uns et les autres. Nous
restions, nous, dans notre quartier. Nos amis étaient nos
voisins. C’est, carrément, un autre monde.
4-
Je lis tout ce que je peux sur Arafat, chef
de guerre, ex-terroriste, face
à ce Sharon, ex-terroriste, « tueur d’État » au
Liban en 1982. J’hésite à embrasser automatiquement, complètement,
aveuglément, « la cause des Palestiniens ». Hier…oui,
maintenant, j’hésite. Je calcule. Je cherche. Je tiens à ne
pas m’enligner trop facilement du côté des…démunis, des
pauvres, des plus misérables. Des propos de gens que je respecte
me font réfléchir. Ainsi quand Bruckman qui, comme moi, déteste
ce Sharon agressif, parle tout de même du peu de plan, du manque
d’avenir planifié, chez Yasser Arafat…bien, je reste
jongleur. Si souvent, nous avons, brave gauchistes, pris vite
(trop vite) parti pour les mal-pris… Ces mal-paris ont-ils un
chef capable de construire un avenir palestinien, un
pays un petit peu démocratique. Veut-il ce chef rester
chef ? Sans top jongler à un minimum de vie démocratique.
Comme il y a des Juifs qui condamnent « leur »
Sharon, il y a de Palestiniens qui s’inquiètent de « leur »
Arafat maintenant.
D’autre part, cette solidarité suspecte de
tous ces Arabes des alentours, les uns princes monarchistes
tyranniques, que je crains, ou bien militaires de carnaval,
devenus des dictateurs effrénés…Pauvres populations musulmanes
! Oui, tous ces Arabes sont-ils ceux qui peuvent réellement aider
les Palestiniens que l’on tasse, que l’on étouffe dans les
rues pleins de chars blindés de l’armée juive. Prétexte :
démasquer les terroristes ! Une mascarade ?
Évidemment. Les clandestins ne portent aucun écusson. Ce
sont souvent des adolescents que l’on enrégimente, que l’on
fascise, que l’on nazifie.
Démocrate, je crains pourtant aussi, comme les lucides
savent bien, les abus
des « nombreux », ah ! Les attaques mêmes des
« plus nombreux ». Vrai qu’il y a en démocratie du
bulldozeur ! Eh oui ! Du rouleau--compresseur.
Ici dans mon petit coin
j’ai si souvent, si longtemps, comme mes amis farouches de vingt
ans, un minoritaire,
isolé, moqué, bafoué, montré du doigt. Nous avions nos idées
gauchistes et les bien installés nous chiaient dessus.
Nous n’étions pas du tout de bons démocrates puisque
les majorités se méfiaient de nos querelles, de nos griefs, de
nos envies de batailler. À cette époque, la démocratie québécoise,
le bon vouloir des « nombreux », des majoritaires,
c’était :religiosités et
dévotionnettes connes,
piéticailleries avilissantes et immondes, fétichistes,
patronage, favoritisme, pourritures politiques partout !
Ah oui, prudence. Refuser de jouer les arroseurs de
feux…En finir, en avoir assez avec ces guerres quand l’Arbitre
final se nomme Bush, quand « ONU » ou « Parlement
européen » sont sans force face à Pentagone et CIA, face
à Impérialisme-USA. Non, par passer pour des judéophobes
primaires. Ils lèvent, grouillants vers de terre, en France comme
ailleurs, de plus en plus désormais, antisémitisme subit …à force
de condamner les atrocités de ce Ariel Sharon, ce gros bonhomme
qui crache le feu, qui n’invitent pas les Israéliens à quitter
les villages ou villes occupées.
Que c’est difficile de raison garder.
Qu’il est malcommode de résister à ma tendance profonde :
prendre pour celui qui et à terre et ne plus se questionner si
celui-là qui saigne, qui a faim, est vraiment disposé à se préparer
un meilleur sort. Plus gravement : ce souffre-douleur en
Cisjordanie mitraillé est-il
bien épaulé par ce chef qu’il acclame, seul et unique
candidat d'Une libération équivoque.
Je frissonne en regardant sans cesse, hier et ce matin,
ce beau visage d’une toute jeune fille qui s’est acroché
de sinistres sacoches à la taille et qui a marché vers sa mort
et celles de civils innocents.
Cela finira-t-il bientôt ?
Me voilà, hier soir, pensant comme le vieux pape
conservateur, avoir envoie de prier.
Bien simplement, prier. Tout bonnement, prier. Comme quand,
enfant, tout allait si mal soudainement,
et qu’on ne savait plus à quel
chef de mon gang me vouer.
Prier.
Merde
!