À COEUR
OUVERT (J.N.)
1-
Ciel de lait. Lait caillé.
Lait pourri. Nuance bleutée, comme le saudit lait à 1 %, m’en
fous, la vita è bella ! Hier soir, lundi, installé Place des
arts, au balcon du Maisonneuve et vue imprenable sur la jeunesse
musicale. Regards braqués sur mon Gabriel à sa trompette. Pus de
100 jeunes musiciens ! La beauté dans l’air de cette soirée étonnante
quand ces jeunes musiciens québécois, de Laval, des Laurentides et du collège Regina Assumpta (où
étudie mon petit-fils) jouent l’ouvrage d’un
jeune compositeur Grec, vivant ici, Panayoti Karoussos.
C’était une grande fête gréco-québécoise hier soir. Ces échanges
sont formidables. Des liens nouveaux.
Les Grecs, comme, hélas, nos
Italiens, Portugais etc., se sont agglutinés aux anglos d’ici
avant la guerre, durant et après. Ces émigrants, latins, nos frères,
nous abandonnaient. Il faut les comprendre : les patrons, le
pouvoir économique (vital pour ces expatriés) étaient entre les
mains des Blokes en ces temps-là.
Émigrant, donc fragilisé, j’aurais sans doute opté
pour le versant anglo moi itou ! Les choses (les affaires) changèrent
et vint les Lavalin, SNC, Bombardier, Québécor, etc. Il était
trop tard. Ils étaient anglifiés jusqu’à l’os, jusqu’au
trognon, tous ces
peules si proches de nous pourtant par la culture.
Les nouveaux arrivants
se rapprochent de nous. Ainsi un voisin adèlois, Paul
Paltakis, Grec de Montréal,
vient de traduire en anglais mon « Loup de
Brunswik-city »et, à Saint-Sauveur,
nous allons luncher (à la Grec) à Pâques parmi son clan.
Oui, le temps changent. Hier soir le ministre de l’Immigration,
André Boulerice semblait tout content de sa soirée musicale.
L’ayant entendu livrer un mot de bienvenue, je lui dis dans le
hall :
« Très belle voix
dramatique, bien posée ! Je pourrais vous rédiger du théâtre
si vous voulez. » Boulerice a ri. Le présentant à mes
alentours, je cherche comment identifier la belle-maman de ma
fille, la mère du trompettiste et, balourd, nigaud, au lieu de
dire « la belle-mère d’Éliane », je m’entends
dire « MA belle-mère », Jacqueline Barrière. »
Visiblement plus jeune que moi, elle a failli s’étouffer ! On a
bien rigolé sur cette bourde.
Le jeune, intrépide, patient
et acharné chef de
ce jeune orchestre symphonique, André Gauthier, se déplaçait
sur deux baguettes de chef énormes :des béquilles !
Malencontreux accident qui ne l’empêchait pas de bien battre
toutes ses mesures. Chapeau ! Je me suis dit qu’il serait temps
de mieux me familiariser avec la musique d’orchestre classique.
J’aimais tant, hier soir, observer les violons, les six
violoncelles, les trois contrebasses, bien
distinguer leurs nuances
« à cordes » et tous les « vents », cette
fabuleuse quincaillerie si luisante aux sonorités si belles,
les cymbalistes, etc. On se lasse des guitares électriques
et des boum-boum sauvages des batteurs frénétiques, non ?
2-
Dimanche soir, autocar rempli
d’écrivains roulant de Gatineau (Hull) vers le terminus
Voyageur, rue Berri, je me disais :un accident grave, mortel,
et « le cerveau du Québec » en serait
lourdement démantibulé ! Oh la précieuse cargaison, n’est-ce
pas. Lire, oh lire ! Parcourant les pages d’un dialogue entre
mon éditeur, V.-L. B., et Margaret Atwood, le voyage a semblé
durer 15 minutes ! Au Salon du livre de l’Outaouais, j’ai
retrouvé cette ambiance de foire que j’aime bien mais aussi la
futilité pour nous, auteurs, de s’asseoir tant d’heures pour
signer…une vingtaine de livres ! Étrange, j’offrais aux
curieux mon « Écrire pour l’argent et la gloire »
contenant de si sévères critiques sur ces vains Salons et, dans
le même temps, j’acceptais encore une fois ce jeu truqué.
J’irai bientôt à celui de Québec puis à celui des Trois-Rivières
! On dit « oui » à l’éditeur (subventionné) dévoué,
on ne veut pas le contrarier, il a l’air, lui, d’y trouver son
profit.
Reste une chose : à la
fermeture du « carnaval », à l’heure du départ,
on avoue avoir fait des rencontres chaleureuses :
d’abord
De bons camarades certes mais
aussi des curieux, pas bien nombreux hélas, qui viennent vous
dire leur admiration pour vos ouvrages.
Quelques confidences vous stimulent.
Vous oubliez la vacuité de tant de temps passé derrière votre
comptoir à livres. Ainsi, j’ai pu renouer avec le dynamique
« boulanger » abitibien traqué par la loi, Léandre
Bergeron, avec le poète (primé à Trois-Rivières récemment)
Roger Desroches. Ce dernier, encore hippy, crinière léonienne,
anneaux à pleins doigts, vous montrera la photo, dans son
portefeuille, de sa fillette (importée avec amour de Chine) comme
tout bon père de famille bien quétaine. Cela m’a ému. Croisés
l’humoriste Pierre Legaré, l’actrice Andrée Boucher, le
speaker émérite Pierre Nadeau et qui encore ?
Aile avait besoin d’être un peu
seule ? Je ne sais. Vrai qu’au retour, dimanche soir,
ce sera fébriles minouchages, chaudes embrassades, des
retrouvailles comme si nous avions été séparés un an ! Il y a
ça de bon.
3-
Deux téléphones, ce mardi
matin : 1- invitation à la biblio de Saint-Laurent, terre
natale de tous les premiers Jasmin. J’ai dit oui. Pour octobre
prochain. C’est loin. 2- Invitation à un collectif de québécois
sur « Paris, je t’aime » par Paul Villeneuve. J’ai
dit oui encore, je m’ennuie tant de Paris depuis 1981.
Villeneuve me dit qu’il n’a pas lu mon
drolatique (avis des critiques du temps) « Maman-Paris,
maman-la-France » (Leméac.éditeur, 1983). Je pourrais donc
faire un copier-coller d’un chapitre amusant ? Hon ! Et voilà
que l’on me téléphone encore,
il y a deux minutes, pour « Bibliotheca » au
canal Tv-5. Une invitation à parler devant un Kodak de télé
« d’un ou des livres qui nous ont importés, jeune ».
J’annonce ma chère Gabrielle Roy. On est d’accord. Directives
vont suivre. Bien. Crainte de trop charger l’agenda. De le
regretter ensuite… tous ces « oui »… comme cela
m’arrive.
Oups ! Aile revenant de la poste :
une lettre de ma quasi-jumelle, Marielle. Hâte de la lire. Enfin,
un premier chèque de TVA pour les mini débats chez Pierre
Bruneau. Un bulletin modeste de cette association des auteurs
laurentiens, invention de l’ex-journaliste Pauline Vincent.
Liste : je ne connais (un peu) que le chanoine-sociolgue
Grandmaison, et le poète Paul-Marie Lapointe. Et, grande
enveloppe brune, un envoi de Trois-Pistoles ? Ah ! c’est un
vieil exemplaire des « Écrits de la taverne « Royal ».
Mon Victor a pensé à ça ! J’avais dit , je crois, n’avoir
plus aucune copie de ce receuil de textes divers —années
’60— quand nous étions un gang de jeunes fous —Jean-Paul
Filion, feu Marc Gélinas, Raymond Lévesque et al— fous furieux
buveurs de trop de draughts —ah la draffe à dix cents— à ce
« Royal Pub » de la rue Guy, sous le cabaret « La
catastrophe », de biais avec le choc « Stock Club »,
où j’allais interviewer mes victimes pour La Presse, et le
vieux théâtre, démoli
depuis longtemps, « Her Majesty’s », où j’avais
vu jouer les Louis Jouvet, Gérard Philippe, etc.
Hop, en vitesse, aller à l’école
des p’tits chefs !
4-
Retour. Que des pâtés
chinois ! Aucune pâtisserie et Aile qui reçoit bientôt l’ami
« non-mormonne » Josée ! Ai pris deux pots de soupe,
congelées hélas ! Dehors, tantôt,
neige nouvelle abondante. Balai sorti, je me démène. Pas
croyable, un 26 mars. Je suis découragé et, en même temps,
toujours ébloui par cette neige qui recouvre tout si vite !
Blancheur de carte de Noël. Je lis un des livre achetés lundi
midi à la « Librairie Outremont » là où un immense
chat blanc dort entortillé autour de la caisse, « L’occupation »
d’Arnault. Mince récit de 100 pages. Suis
À la page 45. J’aime le
minimaliste de cette auteure —pas un mot de trop—, cette femme
raconte sa jalousie frénétique face à l’inconnue qui vit
maintenant avec so ex. C’est bien fait. Fort.
Un texte aux antipodes des miens, le grand bavard. « Les
contraires se fascinent », vais-je répétant quand on
s’explique mal Aile m’aimant et moi de même. Acheté aussi
« L’iguane » de Denis Thériault et le récent numéro
du « Courrier International » où la « une »
crie : « 23 écrivains engagés », une enquête.
Au kiosque de V.-L. B. du Salon, dimanche, ai pris un livre de
Victor racontant « son » Thériault. L’ai commencé,
c’est bien parfait. Étonnante la verve si généreuse de
l’auteur de « Race de monde » pour certains confrères.
Je n’ai pas, moi, cette générosité. Je l’avoue. Lu qui écrit
sans cesse et qui publie sans cesse pourrait passer pour un égotiste.
Oh non ! J’ai lu dans cette « rencontre » avec
Atwood comment il est captivé par la Margaret, il l’a lu, il la
connaît, il la questionne avec pertinence. Il la fouille de
questions aimables. Bref, il m’étonnera toujours.
Tantôt montant au chalet, je dis à
ma belle Ale : « Tu sais quand Foglia décrète
que Vic est notre plus grand écrivain québécois, jaloux, je
tique…mais un seul
instant et puis j’admet le fait. Cet homme est un fou des
livres, de l’écriture. Pas moi. J’ai autant de plaisir à
faire de l’aquarelle…ou même à lire tout simplement.
J’aurais pu (voulu ?) devenir disons un sculpteur reconnu et
cela m’aurait contenté amplement. Jeune, je vouais devenir un
créateur. Dans n’importe quoi. Les circonstances ont fait que
j’ai publié tant de livres que l’on m’a installé dans le
monde littéraire. Au fond des choses, il faut le dire
franchement, je n’ai jamais mis tout mon être, mon âme entière,
dans la rédaction d’un roman, jamais. Je rédigeais comme en
transes, d’un jet, excité à fond certes mais une fois
l’histoire lâchée, c’était terminé. Je n’y revenais pas
pour peaufiner, améliorer. Oui, c’était, chaque fois, le mot
fin posé, comme un bon débarras. Femme enceinte qui doit
absolument accoucher une fois l’an.
Ce fait de ne m’être jamais
investi à l’année longue dans la littérature a été remarqué.
Je m’en vantais d’ailleurs. Il a fait, ce fait, que les
amateurs forcenés de nos lettres m’ont installé dans un créneau
à part. Pour plusieurs je suis une sorte de dilettante, de
gaillard d’un tempérament « brouillon », qui écrit
« par oreille» et qui ne mérite pas trop l’attention des
exégètes patentés du territoire. Cette attitude m’a blessé
pendant longtemps. Maintenant, je sais bien que je récolte ce que
j’ai semé. Mes affirmations fréquentes d’écrire sans effort
aucun, comme en se jouant, allaient à l’encontre de gens
—collègues, profs, critiques— « seurieux »,
« graves », pour qui la littérature doit être une
passion ravageante, totalitaire quoi.
Beaulieu, comme un Riopelle en
peinture, s’est investit complètement dans l’ « étrange »
métier. Il en mangeait ! Pas moi. Oh non ! Cet esclavage
consenti, volontaire fait des victimes autour de soi, c’est
connu. Envie de jaser de tout ça au Salon de Québec avec lui. Vérifier
des choses. Je le ferai un de ces soirs prochains quand, le
kiosque fermé, on va souffler dans un coin de bar d’un hôtel.
Je raconterai dans on journal et ce ne sera pas une indiscrétion
puisqu’il sait que je suis diariste désormais.
5-
Aile, esseulée dimanche, a reçu
de sa famille, au Phénix du Chemin Bates. Elle me dit qu’elle a
raconté à son frère le prof, la crise de nerfs d’un étudiant
révolté criant, hystérique, dans un hall du Cégep
Saint-Laurent et comment j’avais pu le calmer d’un geste,
d’une seule phrase. Et Jacques lui aurait
dit : « Ça me surprend pas, ton Claude a une
sorte de don, de charisme. » Eh b’en, moi en thaumaturge ?
Ça m’aurait bien plu, jeune, candidement entiché d’un Jésus
à miracles, guérisons —lèves-toi et marche !— à résurrection
de Lazare au tombeau !
Cet avocat « politicien »,
Guy Bertrand, qui veut désormais « un Québec libre dans un
Canada fort » s’est fait volontiers vidéotiser chez
Dutrizac des Francs-Tireurs ». Courageux ! Risqué. Très.
L’émission de T.Q. était d’une qualité visuelle lamentable.
Pire que le pitre des vidéos de famille ! Pourquoi ? On aurait
dit un document clandestin fait à la va vite. L’hurluberlu en était
davantage —il n’avait pas besoin de cette surenchère
technique— comme caricaturé. Ce qui n’est pas honnête même
si cet olibrius, ce narcisse —au jus V-8 et au salon de
bronzage— est un pitre on n’a pas le droit de mal le
photographier.
J’oubliais, j’ai pu mieux connaître
une de deux grandes filles de Beaulieu à Hull, Julie, qui avait
la charge, seule, du kiosque des Trois-Pistoles, son père étant
absent. Elle est
brillante, énergique, débrouillarde et a de l’esprit. Samedi
soir, au Salon Laurier,
réunion tardive de quelques jolies jeunes femmes-à-kiosques.
Farces et piques voltigeaient dans l’air de ce bar-salon. Andrée
Boucher, rencontrée à la salle à manger de l’Hôtel, le
dimanche matin, m’a semblée fort intriguée et amusée de
m’avoir vu tel « le vieillard au milieu de Suzanne… de
la Bible. Je me suis bien moqué de leurs « bottines »
noires de draveur, des nombrils affichés et des coiffures
« dépeignées » de sauvageonnes. J’aime jouer le
vieux schnock, le macho rétro, et on a bien rigolé. L’auguste
sobre Courtemanche (« Piscine à Kigali » ) apparut
brièvement comme
investi de son titre d’ « Invité d’honneur »
du Salon. Fit trois petits tours et disparaissait. Son droit de ne
pas se mêler aux joyeux troubadours du lieu.
Sur un grand écran —style « Cage aux sports »—
soudain, visions incroyables d’une immense troupe (Corréens,
Japonais ?) qui font des figures géantes sur un terrain de foot.
Nos en étions tous…baba ! Phénoménales chorégraphies et
stupeur quand des plans rapprochés nous font voir ces milliers de
figurants rampant, gesticulants, s’enveloppant de tissus divers.
Vraiment, un spectacle hallucinant !
Je suis rentré au lit vers 123 h. pour lire du
Atwood-Beaulieu, et
elles sont allées à une discothèque jusqu’aux petites heurtes
du matin. Jeunesse inépuisable !
Lundi matin, failli oublier mon heure
de radio à CJMS devenu une radio western je crois. Grandes
portes-vitrines ouvertes, corridor de centre commercial, boulevard
Langelier. J’y filais en 10 minutes via le Métropolitain.
L’ex-chanteuse pop, Claude Valade m’interroge. N’étant pas
du créneau-lettres, ses questions me changent des habituelles. Je
m’amuse volontiers. J’en profite pour proclamer des « affaires »
pas trop politiquement correctes et Valade s’en amuse ferme tout
comme un petit public de braves femmes qui vont là, sirotant du
café, pour passer le temps. Atmosphère de piano-bar sombre,
bizarre lieu. De la radio vraiment « en bras de chemise »
ce qui m’a rappelé mes cinq ans avec l’ancien CJMS, de 1989
à 1994. Ambiance décontractée que j’aime tant. Mon « Je
vous dis merci » un peu fêté.
À ce propos, trois mois après sa
sortie La Presse n’a encore trouvé personne pour le recenser un
petit brin. Pas une ligne ! Alors, j’écris une longue note à
Pierre Vennat et lui demande s’il n’aurait pas envie d’en
dire deux ou trois… lignes ! Suis allé porter mon message à La
Presse avec Aile, lundi après-midi.
Bizarre : Aile vient tout juste
de me raconter les propos de notre répondeur en ville. Et le
Vennat s’excuse de son impuissance, se dit au bord de la
retraite et sans plus guère d’influence à La Presse. Il a
remis le livre et ma note « au secours »
à Madame Lepage, la patronne du cahier Livres. Brr…pourvu
qu’elle n’assigne pas cette Benoit qui accordait trois belles
étoile aux élucubrations de la Catherine Millette, pornocrate déboussolée
et une et demi à mon « Enfant de Villeray ».
Bof ! On verra, verrat !