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1-
Hier, un lundi pas clair de noeud avec
un ciel ombragé. Ce midi, ciel clair. Soleil. Nous irons promener nos
carcasses le long de la rivière du Nord tantôt. Là où l’on roule
avec nos vélos par beau temps. Sommes toujours fascinés , Raymond et
moi, par ces cacades rugissantes, hiver comme été.
Ce désir de tenir de nouveau un journal me vient,
non seulement de ce Cocteau-1942-1945 (chez Gallimard) que je lis ces
temps-ci, mais du " Journal " de Philippe Sollers, année 1998
que j’ai lu la semaine dernière. Somme-nous nombreux à être piqués
par la façon journal : Paquet d’annotations légères et aussi, ici et
là, affirmations nettes (oh, nettes !). Jugements péremptoires et aussi
innocentes déclarations par rapport à des faits divers d’une banalité
totale parfois.
2-
Au plus vite dire la satisfaction entière
en visionnant, hier soir, un film américain (DeNiro en est) absolument
terrifiant : " Quinze minutes ", le titre. Allusion au furieux
inventeur de " pop art " , le " manhattannien " Andy
Warhol qui disait : " Tout le monde, tôt ou tard, a son 15
minutes de célébrité ". C’est un cauchemar, cette histoire. La
pire charge anti-média à " scoop " jamais vue. Cette fiction
effroyable (et plausible !) est signée : Hertzfeld, un auteur qui a écrit
et réalisé ce " 15 minutes ".
Voyant ‹dès le début du film‹ débarquer à
New-York deux cinglés venus de Tchéquie, je me disais qu’il y avait là
une sorte de racisme " anti-Europe de l’Est " en illustrant
deux fous furieux, deux touristes déboussolés. Mais non, le film va
montrer les affreux dégâts de l’ " american dream " sur des
esprits primaires qui confondent cinéma USA et réalité. C’est une
grave leçon. L’intrigue déboule dans le délire visuel, la violence de
l’aliénation, surtout, l’emprise du " vouloir de célébrité
". Un des deux fous vole un caméscope (un ou une ?) et c’est
le départ vers l’enfer. USA égale cinéma. Et télé pop. Bien :le
couple infernal " réalise " un film. " Leur "
film. De l’horreur pure . Jamais je n’ai vu un portrait aussi efficace
de la dénonciation du monde de la télé à " scoop ".
Jamais je n’ai vu à l’écran une telle charge dans le cynisme. Je
suis monté me coucher à l’envers ! Je le reverrai volontiers mais plus
tard, tant ce " 15 minutes " est troublant.
3-
Hier, lundi, envie soudaine
d’un petit pamphlet. Ça m’arrive !
Je lisais des tas de livres et articles sur l’anniversaire de la prise
de pouvoir par les indépendantistes en novembre 1976. Jamais un mot dans
les histoires (L’Histoire !) sur tous ces jeunes gens ‹impatients, désespérés
?‹ qui risquaient pour cette cause sacrée, leur avenir. Je parle, eh
oui, de nos clandestins, ceux du FLQ. Il ne s’agit pas de savoir si on
est " pour " ou " contre " ces provocateurs, ce
agitateurs, non, il s’agit de les intégrer à notre histoire, d’assumer
nos jeunes " desperados ", des patriotes qui hypothéquaient
carrément leurs jeunes vies, pas pour des motifs mesquins, pas pour
l’argent, pas pour imposer une vision religieuse (les talibans !). Ces
jeunes gens sont allés en prison, certains longtemps. Certains sont parmi
nous, vieillis, ayant purgés leurs dettes pour ces actes illégalistes,
et c’est le silence compacte, puritain ?
Avant de publier mon
" appel de lumière " sur eux, j’ai soudain songé à
m’associer avec le camarade Beaulieu. Aussi j’ai expédié aux
Trois-Pistolles mon texte et j’ai invité Victor-Lévy à y joindre un
texte à lui. Écrit que l’on harmonisera plus tard. Avec nos deux
signatures d’écrivain engagé, ce brûlot trouverait davantage
d’audience. J’espère. Je guette la réaction de VLB maintenant.
4-
Reçu hier une sorte
de bilan, rapport, du réalisateur belge de mon " PLEURE PAS
GERMAINE ", Éric Van Beuren. Très impressionné par le rendement.
Ventes de son film un peu partout en Australie, en Allemagne, dans des
pays de l’Est, etc. J’avais offert de ne pas être payé au moment du
tournage. Pour aider sa petite compagnie " Aligator Film " (oui,
un seul l ). La surprise de mon Éric, alors ! Si son film
faisait un " flop " je ne touchais rien. Le contrat qui nous lie
me promet 1 % des revenus bruts. Voilà que je vais recevoir un bon chèque
(en francs belges !) et que cela m’étonne. J’avais donc parié sur un
certain succès ? Non. Pas du tout. Je me disais, si son film a du succès,
tant mieux, s’il est nul, tant pis pour moi. Et ça va bien. Très bien
même pour un film " familial ", modeste, où il n’y a aucun
" effet spécial infographique " , pas de " bang, bang
", pas de ces cascades folles sur l’autoroute des machines trépidantes
(comme cette extraordinaire ‹vraiment stupéfiante‹ chasse à
l’homme en plein coeur de New-York dans l’ébouriffant " Quinze
minutes " de Hetzfeld.
5-
Le collègue Raymond
Plante m’expédie ses commentaires (éloges avec bémols légers) pour
mon " Enfant de Villeray ". Raymond a vécu dans Villeray. Il
est touché. Il m’annonce qu’il prépare une sorte d’E. de V. lui
aussi, qu’il a ramassé des archives sur les siens J’ai
hâte de lire cela.
À son tour, Raymonde lit la
biographie de Pierre Nadeau, " L’impatient ". Ex-reporter,
longtemps, à la SRC. Nadeau y est franc, c’est rare, il parle du
" vaniteux ", du " kid kodak ", de son caractère
sauvage, timide camouflé par des pirouettes, de ses tentatives de "
dominer ", de " l’ambitieux compulsif ", même de son côté
" work-alcoolic ". Il a été " l’adversaire " de
son père, un avocat organisateur penseur du parti libéral au sein d’un
Québec (alors) bleu mur à mur, duplessiste jusqu’au trognon.
Indignation paternelle, il voulait le voir devenir avocat comme lui (et
non un saltimbanque !) Nadeau ne se console pas de l’avoir perdu, jeune,
avant qu’il puisse se réconcilier vraiment. Une mère plus libérale
d’esprit. Lui aussi ! Entre ses chapitres, Nadeau insère de brefs récits
sur ses grands reportages aux quatre horizons des actualités, des
guerres. Je l’aperçois, l’autre soir, simple annonceur, préfacier,
de ma petite Biographie au Canal D. C’est injuste. Une honte de
constater qu’au Québec (cela se fait moins en France ni aux États-Unis)
on jette par dessus bord des gens expérimentés au domaine des
informations et " affaires publiques ". Un ravage. Un gaspillage
éhonté. Nadeau n’est pas un croulant, il est en pleine forme, il en
est donc réduit à un rôle de présentateur. C’est un non-sens.
Quoi ? dira-t-on, " on défend
les " vieux " ? Oui. Je suis toujours ravi de découvrir de
nouveaux visages, jeunes, je souhaite seulement qu’i puisse y avoir
(radio, télé ) des commentateurs, des reporters, de toutes les générations.
Pas seulement des " vieux ", hein ? Non. Pas seulement des
" jeunes ".
6-
Je pense encore parfois aux images étonnantes
de ce spectacle vu jeudi dernier au théâtre au " Go ", "
Le ventriloque ", avec ces apparitions ‹dans des cadres de porte,
dans un sous-sol‹ éclairs fantomatiques, père affreux, clown
sinistre, mère baveuse, guenon désarticulée, parent tutélaire dégeulasse,
rampant, envoyeille-don-chose !
Salut
Stephen King ! Fantastiques et
cruelles moqueries parentales, d’une dérive juvénile en passant chez
le thérapeute gaga. Le " famille je vous hais "
gidien !Ouf ! Du fantasy ! Ainsi des bribes d’un " show
" bizarre restent comme collés (bonjour coller, copier !) dans nos
cerveaux pourtant saturés, surchargés.
Ce sordide ‹on
regarde, on regarde, c’est un accident de la route quoi‹ "
Ventriloque " de Larry Tremblay, soutenu par les inventions scénographiques
(et sonores et d’éclairages) de Claude Poissant, n’a plus rien à
voir avec le théâtre de ma jeunesse, ni avec celui qui est aux
affiches habituelles.
On voulait une ouverture,
une exposition de la situation et des personnages, et puis un noeud, un
coeur d’intrigue, un solide conflit, ‹quoi ‘dipe a tué son père
? Quoi, Oedipe a épousé sa mère !‹et puis venait un dénouement. On
voulait, jeunes dramaturges, faire comprendre. Expliquer. Aider à la
compassion. Ici, fin du cartésianisme de papa. C’est fini, rentrez chez
vous. Il n’y a rien à déchiffrer. Rien à comprendre. Larry T.
nous disait : " Il n’y a pas de clés. Que ma pièce s’élabore
librement dans vos têtes ! " L’on vous montre des faits bruts. Par
paquets d’instants. Gesticulation de fantoches décervelés ?
7-
Comme ce " show
", j’ai oublié le titre, vu la " performeuse ", Marie
Chouinard. Cette étrange " marie-couche-toi-là " était seule
en scène, souffrante et hilare à la fois, se déguisait en tout, homme,
femme, enfant, onaniste narcissique qui se masturbait sur scène, une
sorcière, une silhouette farouche. Ce théâtre où m’entraîne
Raymonde qui aime tant les acteurs, est de l’ordre de cet imagier
‹parfois de génie‹ Rober Lepage. Difficile à oublier son récent
" show ", " La face cachée de la lune ", avec une
laveuse, une sécheuse et des liens efficacement visuels avec des actualités
et aussi des émotions personnelles. Un art qui amalgame le cinéma, la télé,
(et les pubs, les " clips " de music hall ?) nourritures
formelles (à bas le fond, les yeux, les yeux, la forme, le contenant, le
symbolisme vague et poly-signifiant quoi, stock venu de l’enfance de ces
jeunes créateurs, nos cadets.
Nous autres, c’était plus livresque
(?), nous n’avions pas tant d’images nous bombardant sans cesse. Nous
lisions Jules Verne ou qui encore, des mots, du sens, de la pensée, des
mots. Nous imaginions nos " lepageries " les doigts fixés aux
pages des livres. Un univers nous sépare donc !
8-
Ma soeur, Marielle, ma
quasi-jumelle, aura 70 ans à la mi-janvier. Je voudrais qu’on puisse
souligner cela. Comment? Réunion de la tribu dans un resto ? Ouais ! Sans
doute, Comment faire autrement pour le clan des 14 ? Ce sera banal, non ?
Quoi organiser ? Toujours essayer de faire original. Épuisant cela. Ainsi
pour le Jour de l’An, ici, souper pour les 11, et faire quoi de "
spécial" Impuissance. Crainte de faire une rencontre banal.
Ainsi, samedi soir dernier, à notre souper de l’ex-Groupe des 7, trop
de conversations banales. Souhaiter du pimpant, tenter de faire pétiller
la soirée. Impuissance encore.
France Bergeron ‹qui nous recevait
samedi‹ est la vaillante compagne de mon ami défunt, Ubaldo Fasano. Je
lui ai consacré un chapitre dans " Je vous dis merci ". Elle
avait raconté à Raymonde son torrent de larmes en me lisant ‹je narre
notre dernière expédition dans le Golf du Mexique alors que mon ami
achevait de se débattre contre ce maudit cancer Pour
France, le deuil à finir ! J’ai apprécié qu’elle ne m’en parle
pas samedi.
Pudeur ? Silence utile à mon avis. C’est cela un livre, un écrit. Une
connivence tacite, qu’on a pas besoin toujours de commenter avec
l’auteur. La veuve n’est pas encore joyeuse ! Cela viendra. Il le
faut. Au téléphone hier : " Claude., merci d’être resté des
amis après cette mort ! Vous n’étiez pas obligés "
Ma protestation. La découverte, une fois de plus, que des femmes (les épouses
!) se sentent " seulement " la compagne de l’ami cher. Bêtise
cela et qui vient de loin. Du temps, pas si lointain, où "
madame " restait dans l’ombre de l’époux.
9-
Un écrivain comme on dit " connu
", reçoit des appels très variés. L’un me demande " comment
réussir à se faire éditer ?" Comme s’il y avait une recette, des
trucs. Ma réponse laconique : " voyez les pages jaunes de Bell téléphone.
Soyez patient. L’un des éditeurs dira "oui ", si vous avez le
don. " Ne pas encourager vainement par un optimisme niais. Un autre
correspondant me demandera des " détails ", à propos d’un
personnage. Imaginera un lien de parenté. Un autre me fournira des éléments
intéressants au sujet d’un " passage " d’un livre. C’est
vraiment varié. Un notaire de Saint-Henri ‹Jean-Maurice Proulx‹ a
publié à son compte, " La vie après la vie " et me raconte
des rencontres étonnantes. Des auteurs peu connus fondent une "
association d’écrivains des Laurentides " ! Veulent que je m’y
joigne. Diable , déjà que je cotise à trois ou quatre unions
d’auteurs. J’accepte. Par solidarité et pour ne pas sembler jouer
" l’illustre qui reste en tour d’ivoire ".
10-
Hier soir, dans la
noirceur de la chambre, au lit, un bruit suspect à ma droite. Raymonde
est à ses ablutions vespérales. Le bruit feutré encore ! Brrr Cela
vient de la fenêtre, il me semble. Le vent dehors ? Branches sur le mur ?
Non, C’est tout proche. Malaise. Peur grandissante. Envie de faire de la
lumière. Folie : m’imaginer un fantôme, l’esprit de l’un de mes défunts
aimés que j’invoque parfois Bruit de déchirement qui revient ! La
frousse niaise ! Je me décide à allumer. Ouf !C’est le long store de
toile qui se décolle lentement de son rouleau. Presqu’une déception,
savez-vous ? Au fond, avoir souhaité secrètement la manifestation d’un
esprit défunt. Avoir toujours trop aimé ces histoires de
parapsychologie.
11-
Ah ce journal de
Cocteau ! Quelles découvertes avec son Paris rempli de nazis qui,
pourtant, semble grouillant d’activités culturelles. Ils défilent les
Trenet, Chevalier, Mistinguett, Piaf débutante, Montand à l’essai, Gérard
Philippe monté de Nice. Jouhandeau, Max Jacob , juif vieilli, caché en
Bretagne, craignant le boche antisémite. Découverte de Jean Genet
sortant de prison. Grand carrousel suractif. Mais c’est la guerre.
Cocteau parle ddes privations, du rationnement, des alarmes sans cesse,
des bombes autour de Paris. Tant pis, le poète reste prestigieux. Il a eu
des succès HÉNAURMES, d’abord avec " La voix humaine ". Il
vient d’achever un film " L’éternel retour ", unanimité de
critiques et du public. Piques malicieuses chez certains antisémites
notoires, on déteste ce bourgeois surdoué. Mais, consolation, foules
aux crans parisiens.
Cocteau travaille à sa nouvelle
pièce de théâtre, " L’ aigle à deux têtes ". Toujours
pour son jeune et bel acteur, Jean Marais. Il va s’attaquer aussi pour
le cinéma au vieux conte " La belle et la bête " quand je le
quitte pour ce journal. Il est devenu à 50 ans, complètement paranoïaque
face aux horions d’une presse jalouse, la presse des collabos enragés.
Culpabilisé, il déteste
Mauriac et Gide qui, eux, ne publient plus. Il dit : " Mauriac et
Gide silencieux ? lls ont du bien, moi, je n’ai rien. " Il crache
sur Sartre et sa Simone, il bave sur " L’invitée " le premier
roman de " madame ", vaguement lesbien, saphiste d’une liaison
avec une étudiante mineure de l’héroïne. Il fustige Claudel (et son
" Soulier de satin " qui triomphe à Paris : " Claudel.
Assis au premier rang mâchonne ses répliques. Sa face de gros bébé
qui force sur son pot de chambre, grimace ! "
Tout ce monde que je connais,
inconnu des plus jeunes, m’amuse beaucoup. Des Allemands gradés, cultivés,
le protègent. Lui et surtout Sacha Guitry, complaisant avec l’Occupant.
Cocteau, se veut un esprit libre, répète que l’artiste véritable est
et vit en dehors de " l’actuel ", répète que ce qui est
" inactuel " restera pour la postérité. Il a de bonnes paroles
pour les " connaissances " chez l’occupant tantôt et, tantôt,
des piques méchantes. Il varie. " L’éternel retour’ le
venge de tout, plein d’admirateurs se bousculent à sa porte au
Palais Royal. Colette s’en amuse, vieille voisine au mari obligé de
porter l’étoile jaune infamante.
Oh oui, une lecture qui me
fascine. Et vive le journal !
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