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En tant qu'adversaire idéologique
j'ai voulu attendre l'enterrement de Trudeau (ce que "l'espion
alternatif" Claude Morin aurait pu faire, lui aussi) avant de publier
mon sentiment sur le "grand homme" des Chrétien, Lalonde, Joyal
et Cie. Il s'agit d'une question de bienséance élémentaire face
à ses proches en deuil. Jeune auteur, je le croisais souvent
(festivals de cinéma des Juneau-Demers, ciné-clubs, lancements et vernissages), plus régulièrement aux formidables séances publiques
(1958-1963) de l'ICAP (Institut canadien d'affaires publiques). Il
était un richard gauchiste (ça existe!), dandy engagé (ça existe!),
indépendant, séduisant. Le regard farouche qu'il nous lança (comme son
ami Sauvé et d'autres fédéralistes) quand, dans les salles d'hôtels
des Laurentides, nous proclamions, indépendantistes infiltrés,
qu'il fallait changer le sigle de l'ICAP par IQAP, Institut québécois
des affaires publiques.
Plus tard, grèviste de
Radio-Canada,1958-59, j'ai côtoyé et j'ai vu un Jean Marchand, ami de
Trudeau, intelligent tribun, à peine inquiet quand il vit René Lévesque
se muer en nationaliste. Plus tard encore, travaillant sous la
direction de Gérard Pelletier à La Presse (1961-1966), je voyais un
patron pas trop nerveux face à la montée de l'indépendantisme de
quelques uns de ses collaborateurs. Des observateurs mieux informés
nous expliqueront-ils clairement d'où pouvait bien venir la méfiance
viscérale, dès 1963, de Trudeau, cette haine qui relevait de la
passion (dont il disait pourtant tant se méfier), d'un patriotisme
pourtant progressiste, gauchiste même, qui n'avait rien à voir
pourtant avec le vieux nationalisme cléricaliste et obscurantiste du
duplessisme moribond. Ces trois brillants esprits (Marchand, Pelletier,
Trudeau) auraient pu donner un sérieux coup de main au nouveau et jeune
nationalisme aux couleurs de la sociale-démocratie, tendance pourtant
appréciée chez Trudeau.
Aujourd'hui, nous
savons que Trudeau, en jeune nationaliste, fit campagne, au début
de la guerre de '39-'45, contre l'appel aux armes fédéraliste, impérialiste
et monarchiste du temps de la "'Conscription", que Trudeau était
à la même tribune, par exemple, qu'un ex-confrère du collège Brébeuf,
Michel Chartrand. Nous avons aussi appris qu'il soutenait les
ouvriers québécois en grève, qu'il en appelait même à la révolte armée
et qu'il se fit calmer et gronder par le chef syndical Jean
Marchand.
Quand Duplessis meurt à
l'automne de 1959, quand Jean Lesage s'installe à la formidable roue de
la révolution "tranquille", Trudeau au lieu de s'y joindre,
au moins d'applaudir ces changements qu'il avait tant souhaités,
parle soudainement de s'y opposer, d'y faire "contrepoids". Mais
pourquoi donc? Quel contrepoids? Contrepoids à quoi? Contre quoi au
juste? Ah oui, un mystère opaque!
TRUDEAU EN CHEF NATIONALISTE QUÉBÉCOIS?
Désemparé, René Lévesque,
en 1980, commit la bourde de faire une méchante et mesquine allusion à
sa mère Grace Elliott. C'était un peu court, gros, et
montrait la peur de Trudeau, sentiment prémonitoire puisque, oui,
Trudeau gagna sur Lévesque en 1980. Indubitablement. Mais le mystère
reste entier. On a donc le droit d'imaginer un Trudeau virulent réformiste
qui aurait accepté naturellement de batailler pour la
modernisation, voire pour l'indépendance nationale. Lui qui
applaudissait, dans son "Cité libre", l'Algérie algérienne
et une patrie pour les Israéliens. en ce temps-là! Un Trudeau que
Jean Lesage aurait réussi à enrôler à ses côtés.
Est-il inimaginable de songer à
un Trudeau devenant, un jour, chef du nouveau nationalisme québécois?
Pourquoi pas? Qu'est-ce que c'est que "sa" théorie de
"faire contrepoids"? Une improvisation vaseuse, peu crédible,
non? Ca ne tient pas debout. "Les circonstances, il le disait, font
un destin". Il aurait donc pu dire "oui" au
formidable mouvement libéral québécois, étant un héritier naturel des
penseurs libéraux d'ici, Nadeau et Lapalme. Trudeau aurait pu
devenir par la suite un leader souverainiste décidé, plus agressif,
plus habile aussi, et, osons le dire, plus "victorieux"
que René Lévesque, calculateur velléitaire, pusillanime souvent,
soupeseur de risques, fabriquant de questions référendaires ambiguës,
à l'occasion. Mais trêve de supputations et reparlons du
"mystère Trudeau". Car, "cages à homard" ou question
alambiquée à un référendum, ces "astuces" font surtout voir
le désir de s'accrocher au pouvoir, coûte que coûte.
Donc les
"circonstances" ayant propulsé Trudeau ‹après de longues hésitations
de sa part, confesse-t-il‹ en chef politique fédéraliste, il va
constater qu'il y est fort bien installé pour poursuivre son étrange
‹et haineux‹ combat contre les nouveaux nationalistes québécois.
Trudeau, mauvaise conscience?, va tenter d'imposer à toute la fédération
le bilinguisme officiel. Se venge-t-il en somme d'un racisme "outre-outaouais"
qu'il a constaté et vécu plus tôt quand il y était grand commis? Ce
Trudeau annonce aux Québécois valseurs, timorés, archiprudents (pour
des raisons culturelles et politiques bien connues), oui, il
annonce, promet aux nationalistes prudents que "son" Canada va
changer, se transformer:"nouis meetons nos szièges en jkeu là-dessus!
Pourtant son initiateur de jadis, Marchand, lui, a fini par fuir
Ottawa écoeuré par la francophobie. Enfin lucide, Marchand constate
l'incorrigible francophobie du ROC, lors de la lutte pour le français
chez "Les gens de l'air".
On sait la suite, sont arrivés
la vague bleue, l'affairiste Brian Mulroney et son alliance avec le René
Lévesque du "beau risque" et "le retour dans
l'honneur" bouchardien, ce qui transformera Trudeau en vieillard précoce,
rongeant un os amer, demi retraité, veilleur entêté, saboteur de deux
projets d'entente (dont Meech). Bref, l'idéaliste du pays aux cent
ethnies, l'équarrisseur aveuglé ‹"il n'y a pas de nation québécoise",
ce n'est qu'une "tribu"‹ s'enfermera dans son utopie pendant
que les partis indépendantistes (Parti Québécois ici et Bloc à Ottawa)
se feront élire par une majorité des nôtres. L'échec de son rêve est
total! N'empêche, il reste le mystère-Trudeau, celui du rédacteur de
1963 à Cité libre: "Adonques que je me rase quand j'entends
l'engeance nationaliste", celui de "Genoux tremblants, coeurs
saignants... just watch me!" de 1970.
DÉDOUBLEMENT DE PERSONNALITÉ?
Résumons: un Québécois
d'Outremont, fils de millionnaire, orphelin de père jeune, voyageur indépendant
de fortune, à la fois séducteur et solitaire sauvage à la haute
scolarité, fainéant intelligent et parfois bûcheur, timide et arrogant
à la fois, pingre et généreux à la fois, playboy longtemps et puis
époux-sur-le-tard,
chef politique et par conséquent vieux "papa manquant", a été
nationaliste ardent d'abord puis anti-duplessiste comme tous les
nationalistes de gauche et finira, en octobre 1970, comme instigateur de
rumeur ‹"une insurrection appréhendée" folichonne‹ et
emprisonneur de centaines et de centaines de pacifistes gauchistes en
accord avec les excités (face au parti municipal populiste naissant, le
FRAP) Côté-Saulnier-Drapeau, L'action noire d'un Trudeau déboussolé
par la "persistance" indépendantiste? Ce Trudeau, ancien
dissident d'ici, délinquant de classe, emprisonné en Palestine, lui qui
se mu en super police répressive? Ah oui, il y a un mystère-Trudeau!
Dans l'excellente série télévisée
du réalisateur Pierre Castonguay et du questionneur J.-F. Lépine
(que l'on rediffuse), Trudeau se désole de son rôle de
"bouffon", de "pitre" (ses propres mots), il parle
carrément d'un dédoublement de personnalité. Il avoue ingénument
qu'il s'observait, quasiment incrédule, en matamore à pirouettes. Il
nous signale donc deux personnages, l'un en naturaliste nostalgique et
l'autre en politicien cabotin. Trudeau nous le dit: "je jouais
comme un personnage", "je ne me reconnaissais pas". Hélas,
ce "double", aquinesque, malfaisant, retardait la naissance officielle
(car il existe en réalité) d'un pays pour les Québécois.
C'est le docteur Jeckill et Mr. Hyde!
Cette schizophrénie, ‹doublé à l'occasion d'un paranoïde‹ avouée
devant la caméra quelques années avant sa mort démontre une névrose
indiscutablement. Une psychose, diront ses pires adversaires. Trudeau
devait savoir, intelligent comme il l'était, qu'il servait de
"lieutenant émérite" du Canada anglophone, sauce Louis -
Hyppolite LaFontaine, sauce Georges-Étienne Cartier, sauce Ernest
Lapointe, sauce Louis-Stephen Saint-Laurent. Comme Ottawa a su en tolérer
avant et depuis 1867. Alors, le mercenaire, le serviteur du statu quo,
pour compenser, pour pouvoir se regarder dans le miroir, a pu brasser
certaines cages d'intolérance anglophobe. Ainsi l'ex-jeune adversaire
nationaliste et syndicaliste a réussi tout de même à faire de la rénovation,
du "ravalement" de façades du côté d'Ottawa.
Si Jean Lesage (en 1960) n'avait
pas eu tant peur du formidable populiste Jean Marchand, ce dernier y
aurait sans doute entraîné Trudeau et Pelletier, si Lesage ne s'était
pas contenté d'inviter seulement le communicateur-vedette du petit écran,
René Lévesque ‹indépendantiste timoré et frileux‹, rien de tout
ce cauchemar furieusement fédéraliste ne serait advenu. Au delà des
hagiographes récents, inévitables, un psycho- historien, écrira-t-il,
ici, à son tour, sur le "mystère-Trudeau", afin de dépasser
mes intuitions? Je le souhaite.
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