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MORT
D'UN GÉNIE: RIOPELLE 1-
Barbu mince, suractif, professeur, scénographe, critique et romancier,
j'avais l'âge du Christ mourant, trente trois ans et j'étais crucifié
par trop d'expositions à "couvrir" pour ma page des samedis de
La Presse. Le "chef", Marcotte, m'assignait à une interview
urgente. Rencontrer le déjà ultra-célèbre et très consacré peintre
de Paris, Jean-Paul Riopelle, qui avait
40 ans environ, dans
une neuve galerie rue Bishop. J'étais énervé. J'avais préparé des
questions lourdes de sens sur son cheminement pictural et ses orientations
d'avenir. Présentations et voilà cette vedette mondiale de la peinture
moderne qui m'empêche de le creuser très intellectuellement,
m'interrompant: "Ouen, ouen, bof !, je "peinture",
comprends-tu?, je me questionne jamais. Je suis ma nature, je barbouille
tant que je peux. T'es décorateur à la télé, pourrais-tu me dénicher
un buste en plâtre de Louis Cyr ? J'en veux un. Celui qu'on voit chez
tant de nos barbiers, je l'admire tellement notre "homme fort"
du Québec." Oh ! J'en suis un peu déstabilisé. Je tente de
reprendre mon questionnement très beauxartien et lui:" 'Coute donc,
y a p'us le "Faisan Doré" de Jacques Normand rue Saint-Laurent
? Connais-tu une place du même genre en ville ?"
C'était Riopelle. Je me suis souvenu alors de ce que j'avais
entendu dire en entrant à cette fameuse École du Meuble (en 1948) dont
Riopelle était un diplômé. Qu'il se méfiait des théoriciens de l'art.
Qu'il n'appréciait guère les savants palabres de Borduas, lui
reconnaissant seulement "l'enseignement de la liberté totale"
en peinture que le "méditateur" et médiateur
Borduas sut lui inculquer. Qu'il avait hésité co-signer ce
manifeste "Refus global".
De nos jours, les faibles en sciences et maths vont vers "les
sciences molles" ou les communications, en ce temps-là, 1945, ils
allaient vers les écoles d'art ou de métiers. Tous les jours, le jeune
Riopelle va marcher de sa rue Delorimier ( près de Rachel) vers la rue
Berri, angle Dorchester (René-Lévesque). Riopelle ne deviendra ni
menuisier, ni ébéniste, ni décorateur d'intérieurs, non, il va se
passionner uniquement pour les cours de peinture, ceux de Borduas, ce
prodigieux animateur et découvreur de talents vifs. Bientôt l'École des
Beaux-arts, rue Saint-Urbain, sera
jalouse de sa pépinière de "doués en peinture", et engagera,
le grand rival de Borduas, Alfred Pellan, revenant, auréolé, de Paris
(expo au Musée d'art moderne SVP) pour
stopper l'hémorragie, tant d'aspirants filent vers cette École du
Meuble.
Riopelle s'exile. À Paris. Vache enragé à son
menu quotidien d'abord. Il se démène, c'est un taureau. Un énergique.
Sa vitalité est remarquée et on finit par lui offrir une expo solo. Un
connaisseur-collectionneur s'y amène. Totale séduction, fatale
attraction, il est envoûté par la gestuelle des spatules de Riopelle.
Il achète tout ! C'est le départ d'une renommé qui fera, ici,
des tas de jaloux. Le petit gars de la rue Delorimier se fait consacré
comme virtuose unique du tachisme lyrique. André Breton, le
"pape", lui fera des confidences, des appels mais Riopelle reste
méfiant et fuit toujours les "théoriciens", les clans, les
chapelles. Il s'installe un atelier véritable, s'y enferme aux grands
moments d'inspiration avec une fidèle compagne de vie, venue des USA,
qu'il va traiter... disons, comme Picasso a traité ses émules féminins.
"Mon
père était ingénieur, moi ", m'avait confié Riopelle, pour
m'apprendre ensuite, rigolard, qu'il était ingénieur en
chaufferie", un concierge. Le père Ambroise, jeune, voisin de la
famille Riopelle, rue Delorimier, m'avait parlé d'un "p'tit
voyou" sympathique, , mal engueulé, enfant sauvageon, hanteur de
ruelles et briseur de carreaux. Devenu
"voyou" parisien, Riopelle continue. Bagarre entre amis dans
un café, barbouillage des murs, le patron furieux et Riopelle qui lui
dit: "Taisez-vous, j'achète la place !" Le proprio fait une
grosse affaire (dix fois le prix de sa valeur) et Riopelle continue à badigeonner
tous les murs du bistrot à coups de tubes crevés qu'il étale
avec le couteau du boucher. "Paris-Match" racontera l'histoire
car, désormais, on épie ses
esclandres. Il est devenu une star, disparaissant pour pondre cinquante
"verrièrres" inouïs, réappaissant pour bambocher et...
beaucoup boire. Giacometti, son ami introverti (comme Beckett)
en est fasciné.
Il aura toute une écurie de bagnoles coûteuses (des italiennes,
bien entendu), des chevaux de course et un magnifique voilier amarré sur
la Côte d'Azur. À la bourse internationale des tableaux, le prix du
"pouce carré" d'un Riopelle grimpe sans cesse. Premier Québécois
qui triomphe là-bas. Krieghoff, émigré allemand installé à 19 ans à
Longueuil, notre tout premier créateur "décolonisé", avait échoué
à la fin du siècle précédent. Milne et Morrice, de forts talents,
avait presque réussi en France. Avant eux, Marc-Aurèle Fortin,
fils de médecin de Sainte-Rose, prodigieux fauviste sans le savoir
échoua là-bas. De Pellan à Fernand Leduc, nul n'avait pu "le
faire", Riopelle triomphait. Borduas, malade, complètement dépassé
par ce Jackson Pollock (le Riopelle de New-York) partira de Provincetown,
au Cap Cod, pour aller retrouver son ex-élève...En vain. Riopelle était
le seul, il restera le seul. De Tokyo à Berlin, si vous questionnez un
amateur d'art:"Pouvez-vous me nommer un peintre du Canada, il vous
dira: Jean-Paul Riopelle." Il ne pourra en nommer un deuxième.
Ses anciens camarades de Montréal sortiront des placards les
petits dessins-souvenirs de Jean-Paul. Ça vaut très cher désormais, une
Madeleine Arbour, la chanceuse, le sait bien. On dit que les grands écrivains
fuient le milieu littéraire et détestent
"causer" sur la littérature, il en va de même d'un Riopelle.
C'est de Maurice Richard qu'il aimera
parler, il lui
barbouillera une porte avec ses stencils et ses bombes de peinture une
fois rapatrié à Sainte-Marguerite dans les Laurentides où il se fera
construire une maison et un vaste atelier.
Le petit voyou de la rue Delorimier est revenu changé. Ses excès
en tout en ont fait un drôle de vieillard précoce. Des interviewers
tentent de le confesser et il en sort chaque fois du bredouillage vaseux,
des propos de méfiance, de l'ironie sagace, et, toujours, cette haine des
rationalisations. Les ratiocinations
(à la Guy Robert) du territoire font rire d'eux. Le sauvageon n'a
pas vieilli au fond. Ses mosaïques renversantes, les plus grands
collectionneurs (et musées) du monde en possèdent,
sont dépassés. Sont venus, depuis 1965, les ravages apparemment
iconoclastes du mouvement "pop art", la fameuse boîte de soupe
Campbell, les sérigraphies des gloires de Hollywood des Andy Warhol et sa
suite de la "Manufature Inc. ", puis un nouveau réalisme qui a
intégré les avancées de l'art abstrait.
Riopelle, intelligent, vieilli, se cherche une voie nouvelle. Fin
de la spatule, de ses vues comme aériennes géologiques, cosmogoniques,
de terres en fusion. Vont apparaître des canards sauvages, des bernaches
et ses chères oies blanches brossés en son second atelier à Montmagny
‹où il vient de mourir‹, ses excursions de chasseur ( le fusil et
l'oeil) à l'Île aux Grues,
son dernier phare de gardien d'images audacieuses. Ses "fidèles"
en seront déroutés. Petit purgatoire un temps.
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