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À
un ancien " Salon du livre ", j'avais grondé feu Georges Dor qui
publiait des pamphlets sur notre mauvais français. Je lui avais reproché,
scripteur destiné à se servir de tous les niveaux de langage, de s'être métamorphosé
en surveillant de dortoir, le chicanant : " Ça n'est pas notre job,
Georges, laisse ça aux linguistes ". Je lui avais dit en riant :
" Je n'aurais jamais cru que tu prendrais le parti des chics Pinson,
face aux modestes Moineau ! ", allusion à son téléroman populiste.
Algarade amicale donc au kiosque de notre éditeur. Paraphrasant
Albert Camus, j'affirme : " Entre la langue de ma mère et le français
standard, je choisirai toujours la langue de ma mère ".
Lecteurs, en avez-vous assez des " donneurs de leçons " du
genre Denise Bombardier et allii ? Sans cesse, l'apprenti puriste
—ignorant les conclusions de la science linguistique— dénonce seulement
les effets en oubliant ces causes. Nos
déficiences langagières ont des origines très explicables, historiques.
Il faut éviter les faciles et magistrales admonestations qui se résument
à : " Faisons honte à ce peuple de nègres blancs ". Les dénonciateurs
de nos travers langagiers restent le nez collé aux effets. Il serait
autrement courageux d'étudier " la condition québécoise ", des
débuts de la colonisation à aujourd'hui, un manque de mémoire ou
ignorance feinte ? L'épurateur
du patoisant, sa chasse aux fautes, lui est une obsession. Il fait mine
d'oublier et d'où nous venons et où nous en sommes. Il y eut 1760. La
tragique " défaite "(abandonnons ce mot de « conquête »).
Après la défaite de la démocratie, 1837,
ce sera cent ans de couvercle —à religiosités et piéticailleries— sur
la marmite. 1840-1940. 1940 : début du réveil, très timidement.
Enfin, Il y a l'histoire actuelle :
1970-2004 : l’installation d'un impérialisme culturelle anglo-américain,
tout puissant, mondial. Cette culture pop —films, télévision,
chansons— donne un signal aux jeunesses : le français ne compte pas ! De
là l'indifférence à la santé (la
qualité est une santé) du français. Cette renversante vague états-unienne
s'appuie sur un " axe ", réseau universel Grande-Bretagne,
Irlande, Australie, Canada (hors-Québec) Nouvelle-Zélande. Et encore, par
parenté lointaine, cet axe peut compter (diffusion comme promotion) sur des
pays anglophiles : agglomération planétaire "sous
influence" : Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, Belgique
flamande, Hollande, voire des pays scandinaves. Désormais l’Afrique,
voire ce qui se dessine au Rwanda.
Alors les effarouchés de notre " louzy french " (mot de Trudeau)
oublient que cette titanesque machine rugit juste à nos frontières, étant
notre voisine immédiate. Des nations autrement solides que la nôtre,
Italie, France, Espagne, Grèce, Portugal, en sont déstabilisées. Et
nous, tout petit satellite en ce proche orbite du matamore culturel, on nous
voudrait avec un français exemplaire ? Il nous faudrait des milliards
(d'argents publics) pour contrer cette omniprésence. Qui
est fier de mal parler ? Tout
le monde est pour la vertu, chère " enfant de l'eau bénite ".
Nos gens ne font pas d'efforts particuliers pour mal parler. Tout de même !
Les grands " coups de règle " sur les doigts —« Ô
Denise, toi, transformée en vieille maîtresse d'école acariâtre ? »—
n'aident en rien à solutionner un vaste problème. « Ta mé é-tu là »
est une pauvre manière de parler. Le " joual " n'est pas une
invention née d'une volonté libre. Allons, qui est fier d'avoir du mal
parler, du mal écrire ? Cet acharnement à dépeindre les nôtres comme de
fieffés paresseux est une injustice. Quel mépris du peuple d'ici ! Ces
temps-ci, la corrida des instruits cible tout le monde : A- les maudits
profs, tous décrits en abrutis inconscients, B- les maudits fonctionnaires
du ministère de l'éducation, tous des aveugles impotents C- les misérables
parents, tous des irresponsables, D- les voisins, les amis de la rue,
tous des abrutis vicieux, E- bien entendu, les vastes lots d'élèves
: tous des maudits paresseux. Bref : hordes de comploteurs ignares et
sordides, entretenant complaisamment nos faiblesses en français ! Attitude
de paranoïaques, non ?
À quoi sert ce fléau brandi pour culpabiliser le monde ?
À intimider ? À contrôler les permis d'ouvrir " sa trappe
" ? Dans ma jeunesse, on faisait taire parents, voisins et amis, en
terrorisant par des " campagnes publicitaires " arrogantes. Nous
traduisions par :" Fermez tous vos clapets ! Taisez-vous ! Vous
nous faites honte ! " Ce silence complet était propice aux grandes
noirceurs. Veut-on faire revenir le temps de la peur collective de nous
exprimer ?
Ces parangons du " bon parler " semblent avoir pour but
d'humilier les victimes de contextes historiques précis. Ces censeurs
hautains reprocheront même à certains auteurs d'oser donner la parole aux
pauvres, à ceux qui n'ont pas eu la chance d'apprendre à « bien
perler ». Ce Tremblay, dramaturge, une honte ! Le poète Michel
Garneau traduisant Shakespeare en joual, quelle honte n'est-ce pas ? Lisez
les jeunes romanciers : intimidés, nos talents nous fuient avec des
ouvrage —exotiques ou classiques— ne nous illustrant plus ( les Lepage
et Cie.), plein de « jeunes » romans remplis de prénoms
bizarres et se déroulent ailleurs ! Jeunes créateurs honteux de leur pays
fustigé trop longtemps. Est né la mode actuelle, en théâtre comme en
littérature, du déracinement volontaire. Déplorable et malsaine
mutilation. La langue des émotions : le joual ?
La
plupart de nos grands-pères, nos pères, parlaient mal. Je parle souvent
dans la langue de mon père qui ne parlait pas très bien. Cette "
langue maternelle " imparfaite, boiteuse, est ma langue. Je n'en suis
pas fier mais je ne la renierai jamais. Elle fait partie de mon humble héritage
et je n'en ai nulle honte. Ce patois, ce jargon, ce créole nordique, nommez
cela comme vous voudrez, véhicule, et très efficacement, émotions,
sentiments. Les Québécois utilisent instinctivement le joual quand ils
veulent exprimer de grandes colères, de fortes surprises, de grands
bonheurs, on le sait bien. Même
les " anciens " pauvres, les chanceux du sort qui ont pu
s'instruire —séjourner en France— vont recourir à cette " langue
maternelle " au français magané, puni (Vigneault dixit). Elle fait
partie de notre peau. Quelques apatrides volontaires renient ce fait. La
majorité des gens d'ici n'a pas eu la chance d'aller étudier la bonne
diction française chez la célèbre Madame Audet. Je regrette, bien
entendu, nos moqueries effrontées face aux filles et garçons chanceux,
protégés par des mamans soucieuses, qui articulaient. Il y avait dans
notre bande de Villeray, « chez toi, Denise », ce grégarisme
malsain, pétri de méfiance. Il illustrait, au fond, notre fragilité,
notre insécurité nationale. Paris,
grande métropole de la francophonie ne fit rien, jadis, pour améliorer
notre situation. France, dédaigneuse —sans solidarité aucune pour les
abandonnés de 1763— installait ici ses chics ghettos, « Alliance
française» et « Union française » " —comme en
Afrique, en Indochine. Paris installait ses écoles du type " Villa
Maria " sur Queen-Mary road, " my dear " et
ses collèges de modèle " Stanislas ", à Outremont,
" très chère " ! La néo-colonie française ne souhaitait pas mélanger
ses élus avec ces Canayens-frança
à la parlure d'aliénés pathétiques. Même mépris répandu par l’exilé
londonnien, Modecaï Richler, petit gars pauvre et doué, né pourtant rue
Saint-Urbain, Même racisme, surprenant quand il provenait de ceux qui nous
devaient un peu de solidarité, les Français de France. De
rock et de rap ! J'en
ai " ras-le-bol ", comme dit Paris, d'entendre râler tous ces
snobs, ex-quêteux-à-cheval. Les Chartrand, Falardeau ou professeur Lauzon,
ont souvent recours à cette langue infirme car elle est, à l'occasion,
riche en tournures fracassantes, en cocasses expressions Elle est parfois
indispensable —munie de jurons— pour transmettre efficacement des vérités
décapantes. Chaque fois, cela énerve considérablement nos « nettoyeurs
dégraisseurs » en langue, ces autoproclamés en expressions
correctes. Ils geignent,
exigeraient des patentes, licences, permis… d'utiliser la langue.
La populaire, qui n’est n’est
pas aux dictionnaires
parisiens, c’est merde. À bas, ces tabous, ces interdictions d'inventer,
« de néologiser ». Pendant
ce temps, la popularité de l'empire états-unien et ses associés —j'y
reviens— est dévastatrice. Vive le " joual amerloque. Écoutez
jacasser nos adolescents, écoutez bien, c'est le calque ( anglais médiocre)
de cet " autre joual ", la mode de vivre USA,
publicisés sans cesse à travers les trois
écrans —cinémas, télés, ordinateurs— de la planète. Cette
anglo-américanisation a beaucoup à voir avec les difficultés en français.
Que l'on n'aille pas m'imaginer en anti-américain primaire. Ils sont 280
millions et je reconnais volontiers que ce pachyderme glouton offre parfois
de valables productions —livres, musique, ciné, télé. Il est très
capable d'engendrer de la qualité, à l'occasion. Des productions
culturelles consistantes. Mais il est seul dans le monde entier avec tant de
moyens. De plus il reste absolument hermétique aux " merveilles "
des autres nations.
Son isolement voulu, encouragé, sa lutte contre les « exceptions »,
le cloisonnement usa, sa totale fermeture, son constant refus des « autres
cultures », est une tare reconnue. Cela montre l'autosuffisance
d'un empire riche si pas toujours quétaine. Hélas caricaturé parfois par
des envieux. Il y a que cet impérialisme séducteur ravage et
nivelle. C'est dans la nature d'un empire. On ne peut reprocher au géant
d'être pesant, d’y aller fort. Il n'existe pas pour casser les autres
cultures mais il ne se retient pas pour causer des dommages. Il va selon sa
puissance qui croît sans cesse. L’éléphant enrage s'il y a la moindre,
résistance ou protectionnisme. C'est le destin d'un moloch, il s'installe de Rome à Amsterdam, en passant par Paris et Berlin, de Moscou (depuis janvier 1990) et bientôt de Pékin à Saïgon. Un rouleau compresseur, un indomptable bulldozer. On affirme que son influence est beaucoup plus grande toutes proportions gardées— que celle de l'empire romain du temps des Césars. Un fait unique dans l'histoire des civilisations. « Bon
chien va » ! Ce 2 % de french-speaking, leur voisin d’en haut, n'a donc guère d'importance pour Moloch-USA ! Quelques lignes de français sur la boîte de céréales ne changeront rien à sa superbe, ma pauvre Denise. Il nous reste à quémander un peu d'espace. Ce sera des « Québec à New-York ». Avec notre argent public. « Bon chien, va, couche, couche » ! C'est cet influent, et séduisant Royaume du sud qui entraîne notre négligence, notre laisser-aller, une sorte d’auto-dévalorisation. Le colonisé québécois (comme celui de Paris) ne voit luire que l'herbe-aux-engrais puissants du riche multivore, a honte de son jardin, va vite s'américaniser, if I can't beat him, I'll join him. Jadis, c'était la domination anglo-montréaliste installée sur notre pauvreté collective et en découlait notre manque d'instruction accompagné du fatal sentiment d'infériorisation. Effet ? La venue de notre charabia. Ceux qui ont mon âge virent s'avancer l'inévitable contingent d'effarouchés, type Victor Barbeau, avec pimbêches apolitiques, superbes instruits myopes. Au lieu de s'en prendre à nos dominateurs, ils se ruèrent aux fouets : " Honte à vous tous ! " Et actuellement : même aveuglement. Jadis,
ce fut le silence partout. Oh ! nos pauvres pères mutiques. Le Québécois
sans cesse morigéné, insulté, bafoué, humilié par nos zautorités,
ferma sa trappe, son clapet, rentra dans sa
houache. Le cléricalisme ultramontain, strap
dans la main, de mèche avec le duplessisme à strap
ultra conservateur, s'incrustèrent. Il faudra attendre l’aube de
la révolte salutaire « Refus global », « Liberté »,
« Parti-Pris », de rares alliés, profs courageux,
radio-canadiens anti-cus-de-poule— pour rouvrir les vannes et raviver la
liberté populaire. Nous proclamions alors : « Exprimez-vous bien ou
mal, mais parlez. Nous nous corrigerons plus tard ». Vrai que nous ne nous
sommes pas corrigés, qu'il y eut excès de laxisme. Inévitable quand la
marmite saute ! Maintenant,
il y a ces causes nouvelles auxquelles je viens de faire allusion. Les
changer ? Moins facile qu'humilier sans cesse ceux qui n'ont pas eu la
chance de s'instruire. Notre étonnante langue maternelle n'est pas en
cause. Après tout, des monologuistes (Deschamps), des chanteurs
(Charlebois), des poètes ( les émouvants " Cantouques " de Gérard
Godin) —et qui encore ?— ont illustré ses ressources. Il était faux de répéter que
le " créole québécois " faisait écran pour les autres
francophones. Tremblay le joualeur
sera joué partout ! C’était mieux que ce " slang états-unien
" qui s'impose, lui, partout.
Parce qu'ils sont riches, puissants et nombreux, répond l'observateur le
moins sagace. Quoi ? Parce que nous sommes peu nombreux et sans grande
puissance, notre patois ne vaut rien ? Nous
sommes un miracle ! L'a-t-on
assez répété que c'était un miracle —un miracle sociologique— de
parler encore français (même mal) en Amérique du nord ? Avec 300 millions
d'anglophones tout autour, des Jebwab et Al, tremblent —et sans rire—
osent affirmer qu’ils craignent, ici,
pour la survie de l'anglais ! Oui, oui, ce fut publié dans nos
gazettes. L’anglais pourrait crever ! De qui diable
se moquent-ils ? Nous devrions normalement tous parler " états-unien
", au Québec, c’est arrivé souvent, un peu partout, dans l'histoire
du monde cette inévitable assimilation. Des faiblards sont disposés à
rendre les armes et, e français, veulent le choix libre, pur envoyer leurs
petits aux écoles anglaises ! Pourtant, plein de visiteurs étrangers n'en
reviennent pas et le disent :
ce Québec français, un miracle ! C’est la vérité. Cela avec notre
français bousculé, froissé, blessé, bosselé, fracassé, certes. Avec
des bleus un peu partout ! J'écoute parler de mes proches qui sont allés
à l'université, de mes petits-enfants qui vont, ou iront, à l'université
et les fautes pleuvent. Ils n'ont pas —pas tellement mieux que
nous— réussi à maîtriser le français correct. Futiles ces coups de "
strappe " dans les paumes. Les
fameux " si j'aurais » du
Président Larose, moqués par madame Bombardier, ceux de ma parenté (et
les miens aussi souvent) sont l'effet des causes. Causes à inventorier et
mieux que j'ai tenté de le faire ici, messieurs les puristes énervés.
Faire
honte sans cesse à nos gens ne donnera rien, arrêtons de fustiger les
profs qui sont aux prises avec ces terrifiants appâts de la mondialisation
sauce USA et alliés. Je
sais qu'en ce moment des papas luttent contre une invasion difficile à
contenir : jeux vidéo jeux-internet, made
in USA, arcades in english,
machines nintendo, disques (CD, DVD), rock
and rap, succès des palmarès,
etc. J'en connais intimement de ces valeureux pères de famille qui savent
exactement de quoi je parle, qui se débattent contre l'hydre séductrice.
Ils savent bien que les profs font face au même rival. Terrifiant concurrent « sans tableau ni craie, lui » mais muni de lumières clignotantes, de violents bruitages, de pétarades, d'effets virtuels dynamiques, avec brillantes et clignotantes bulles gonflées de cris aux mots « all-american ». Fichez la paix aux enseignants : la classe d’école ne pète pas le feu cinétique bien-aimé des jeunesses. Un
combat plus utile Laissons
donc en paix ceux qui émettent des « si
j'aurais ». Dénonçons au plus tôt les mercenaires, pas toujours bénévoles.
Ces serviles et inconscientes courroies
de transmission des productions amerloques,
à pleins écrans de nos télés, à pleines pages de nos magazines et
journaux. Ces dociles reporters,
obéissants publicistes, stipendiés souvent via les junkets,
louangeurs effrénés de cet envahissement culturel servent volontiers
Molloch. Riche comme Crésus, Mastodonte-USA achètera de toute façon les
espaces-annonces, garnira nos placards
et n’a nul besoin de nos indigènes mercenaires. Les produits-USA sont
commentés avec une zélée ponctualité et cela activent la mocheté
linguistique des nôtres. Tus ces interviewers complaisants creusent le trou
notre défaite. Ils participent tous à la surenchère de cette invasion
planétaire. De l’actuelle culture totalitariste
soft.
Adieu diversité et bonjour libre échangisme du ONE WAY. Ces
agenouillements réduisent sans cesse le français, ici comme en France. On
finira par ramener le français à un petit lexique à parfums, à foie
gras, à fromages fins. Plus rien à voir avec les « Dites ceci, ne
dites pas cela », utiles sans doute. Un jour si on continue ce laisser
faire, il n'y aura plus qu'une « Dictée française », ce
sera au canal RARETÉS, payant. Un jeu de scrabble
avec maigres sachets de lettres à assembler, un jeu faits d’onomatopées
et de borborygmes. La langue « menum-menum » —des ados— sera
pour tout le monde. Examinons, bien compris ?, les causes et corrigeons-les,
fichons la paix à ceux qui subissent les effets, sinon, on balbutiera trop
tard : « Si j'ara su —rock-rap-télé-ciné
made in USA— je les ara combattu ».
Il sera trop tard. En ce temps-là, le joual semblera un langage de
marquis ! (30)
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