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Conte inédit
J'ai dix ans, en 1940. Il y a une semaine, dans mon bas de Noël, suspendu au pied du lit, j'ai reçu comme mes soeurs et mon jeune frère Raynald , une orange, une banane, une grappe de raisins, et, un morceau de charbon ! Une coutume mystérieuse. Pas de vraies étrennes, pas de cadeaux à Noël! C'est une fête, religieuse, celle de la naissance de l'enfant Jésus. Les cadeaux c'est au Jour de l'an, chez mémeille Jasmin. Pas loin, au 7054 Saint-Denis. La veuve, la mère " riche " de papa! Une semaine d'attente donc. Hier donc, Jour de l'an enfin, chez grand maman, et, enfin, on a eu nos étrennes. Pour mon frère, Raynald, cinq ans, un petit train électrique, qui fait chouchou, chouchou, et un peu de fumée, quand il passe sous un viaduc. Marielle, neuf ans, a eu tout un service de vaisselle. Miniature. Marcelle, douze ans, a eu une poupée de luxe, avec de vrais cheveux et qui ferme et ouvre les yeux, qui pleure avec haut-parleur dans le ventre quand on la retourne. Qu'on fait boire dans un vrai trou de bouche, et qui pisse par un vrai trou. Elle expulse l'eau avalée. Faut donc lui mettre une vraie couche. Elle en est folle de joie. Lucille, la plus vieille, a eu tout un jeu de cosmétiques. Elle a quatorze ans et demi. De la poudre, du fard, du rouge à lèvres, un miroir, peignes et brosses variés. Elle est dans son miroir sans arrêt. Se grime. Nicole, la benjamine, quatre ans, a reçu un livre de contes en images. Elle regarde les images et je suis pris pour lui lire les textes, ça fait déjà cinq fois, depuis hier, que je le lui ai lu ses contes de La mère l'Oie. On a bien mangé, on a rit, on a chanté et on a dansé des sets carrés, on s'est couché tard, les enfants, très tard! Lendemain de ce jour de l'an de 1940, je suis mal pris, il n'y a presque pas de neige cette année, et j'ai reçu une formidable traîne sauvage, huit pieds de long, en beaux bois vernis avec un long moelleux coussin. Misère ! Pas de neige dehors. Ça arrive certaines méchantes années. Quoi faire? Je sors dans la cour avec ma luge, on dit tobogan maintenant?, pour supplier le ciel qu'il neige un peu! Rien à faire. Mes amis, qui avec un hockey neuf, qui avec de belles " pads " et un gros hockey de " goaleur ", qui avec des patins tout neufs, toute ma bande, Tit-Gilles, Tit-Yves, Roland, on est perdus, misérables, dehors, le nez en l'air, les bras ballants. Pas de neige! On aime l'hiver à cet âge, mais avec neige. Il y a eu deux, trois petites bordées en décembre, presque rien. Une partie a même fondu vers le vingt du mois. Un redoux maudit ! C'est comme si je n'avais pas eu de cadeau. Et l'école qui va recommencer lundi prochain ! Est-ce que ce sera une semaine de congé gaspillée, chez le " yable " ? Désolé, je rentre. Je regarde Raynald jouer avec son train, Marcelle avec son petit service de thé complet, Marielle avec sa poupée qui pisse et qui pleure, qu'elle habille et déshabille sans cesse, Nicole le nez dans ses images sur les images. Et la plus vieille, Lucille, qui se grime, se dégrime et se regrime!
Un miracle va pourtant se produire! Je suis un petit garçon chanceux au fond. Qui c'est qui s'amène à la maison ? La tante qui est sans enfants aucun, Pauline, une soeur de maman. Elle a un hôtel, LE MONTAGNARD, dans les Laurentides. À Saint-Donat. Elle revient de passer le Jour de l'an chez son vieux papa, Zotique Lefebvre. 7275 rue St-Denis. Avant de remonter à Saint-Donat, elle est venue vite saluer maman, sa soeur cadette . La tante Pauline me voit à rien faire, la luge inutile, debout, dans le portique. Elle dit : " Nous autres, dans le Nord, de la neige, c'est pas ça qui manque ! " Et miracle, oui, elle propose à ma mère de m'amener avec elle! Me voilà " fou comme un balais ". Maman a dit : " D'accord mais, tu me le retournes dimanche. L' école, lundi prochain. " Et me voilà, avec la luge attachée sur le toit de la petite automobile (une Anglia) de tante Pauline. Délivrance! La tante a bien dit : " Dans le Nord, on a de la neige jusqu'aux rebords des fenêtres. " C'est le paradis qui m'attend. Tante Pauline est un vrai cow-boy au volant, on file à cinquante milles à l'heure, sur la 117. Deux heures de trajet. On s'est arrêté à Saint-Jérôme, Hôtel Lapointe, pour un lunch léger. Mon premier " fish and chips !" Délices ! Enfin, me voici, pour la première fois, dans les Laurentides, au pays du Père Noël. Là, ce n'est plus les photos du " Supplément en images ", rotogravures de La Presse. Je les vois, ébloui, toutes ces montagnes, ces forêts remplies de bouleaux, d'érables, surtout de sapins, ces jolis villages dans les petites vallées. Et tant de neige ! Tant de neige! Je vois une " snowmobile " revenant de la gare, marquée : " Le Montagnard. Hôtel campagnard. " Saint-Donat : " Here I come ! " Des bancs de neige énormes, le bonheur ! Je vais enfin étrenner vraiment mes étrennes. On descend. Je fortille, je m'énerve. Tante Pauline me dit : " Vas-y, tu vois, au bout de la rue, là-bas, plein de belles côtes qui t'attendent, mon petit Claude ! " Des charrues ont formé une vraie mini-cordilère juste pour toi. J'y vais, j'y cours ! J'ai le choix. Des collines s'offrent partout. C'est mieux que dans ma cour où papa, en attente de la neige, avait installé une glissoire en se servant de sa grosse glacière abandonnée du restaurant. Offres de descentes vertigineuses. J'en profite. Ma luge est parfaite. Il y a deux petits gars (un rondelet et un maigrichon) pas loin, avec leur " tape-cul " rustique, qui m'observent , qui me sourient. Qui lorgnent mon engin fantastique. Je les invite. Tout souriants, ils se nomment : l'effanqué, Maurice, dit qu'on l'appelle " Saucisse " et le grassouillet, Louis, " Tit-Oui. " On est trois maintenant dans toute cette nature d'une blancheur aveuglante. On grimpe, on glisse, fous de joie. Il faut être au moins deux, ou trois, les enfants, pour le bonheur ! Une machine à glisser parfaite, ma luge toute neuve. " Saucisse " maigre me demande de pouvoir prendre les guides de ma traîne sauvage. Accordé. Il en bave de plaisir, il est tout morveux, la " guédille " au nez, à bout de souffle, tête nue, mal vêtu contre le froid. Je lui prête ma tuque, j'ai un passe-montagne. Je prête mon foulard à Tit-Oui et je boutonne jusqu'au cou mon wind-breaker doublé contre le nordet. Bientôt, il y a trois nez rouge-tomate et six joues à la cannelle! Tante Pauline a bien dit : " Tu reviens souper à l'hôtel, pour six heures. " Il fait noir depuis quatre heures et demi, et je n'ai pas de montre J'aurais dû apporter la montre-patate de pépère Lefebvre qui est mort l'an dernier, qui traîne dans le coffre à bijoux de ma mère. Les cloches de l'église du village sonnent. " C'est l Angélus, dit Paulo, il est six heures. " Nous rentrons. Saucisse-Maurice crache, tousse, il dit : " J'ai rien eu comme étrennes, on est trop pauvres chez nous Si tu voulais, on échangerait. Tu me donnes ta traîne sauvage et moi je te donne toute mes collections : deux cents cartes de hockey, j'ai cinq Maurice Richard, quatre Toe Blake, deux Elmer Lach et Dicky Moore, trois fois. Je te donnerai aussi mes deux sacs de " smokes ", avec des marbres pour la " luck ", grosses de même! Je suis le meilleur aux allées à l'école de Saint-Donat. Je te donnerai aussi mon régiment, hérité de mon parrain , il y a cinquante-deux soldats, quelques bras cassés, des têtes arrachées mais pas trop. Je te donnerai aussi mes six petits camions " Honky Tonky " en tôle, cadeau de mon cousin qui est mort à Pâcques au sanatorium à St-Agathe. J'y dit : " Ah non! Jamais de la vie! " Je peux pas, il y a mon frère et mes soeurs. Et il finira bien par neiger sur Villeray, non ?
Maurice rentre souper chez lui, triste. Mais il m'a souri quand je lui ai dit qu'il pouvait garder ma tuque. " Marci b'en pis à demain ! " Je rentre souper à l'hôtel. Mon oncle Oscar est pas là, il fait du taxi. Tante Pauline-qui-est-sans-enfant nous sert, à Simone, son adjointe, une géante poilue qui lui sert de " bouncer ", à son barman, un squelette à moustaches retroussées, à ses deux filles de chambre, des restes du réveillon au menu du " Montagnard ". Je me régale. De la dinde bien rôtie. Des patates pillées, des " atocas " en masse, mon régal, un gros morceau de tourtière, une recette de ma grand-mère Zéphire,oui, Zéphyre Lefebvre. J'avale à toute vitesse. J'avais l'estomac dans les talons. Toutes ces descentes ! Et il y a du dessert, reste de bûche de Noël, qu'elle fait venir de Sainte-Jovite. Je lui dis : " Ma tante, pourquoi qu'il y a pas de montagnes dans Villeray ? ". Elle rit, elle dit : " Nous on a le " frette noère " pis toutes nos collines. Vous autres, vous avez les magasins partout rue St-Hubert, le Marché Jean-Talon, des tramways et deux cinémas au coin de la rue. On peut pas tout avoir ". Après le souper, ma tante m'offre son cadeau, un " puzzle " avec des orignaux et des sapins tout autour. Cinq cents morceaux! Je vais m'installer près d'un immense feu de cheminée, Avec un foyer gigantesque. Je vois pour la première fois de ma vie une vraie cheminée!. Faire un feu dans une maison?, j'en suis comme fasciné. Simone rentre du bois et permet que j'en jette dans les flammes. Trois couples du voisinage s'amènent. Ça parle fort, ça rit, ça chante en choeur: " Il est né le divin-e enfant ", " Ca bergers, rassemblons-nous ", " Les anges dans nos campagnes ". Je n Œose chanter avec eux. Je bois mon deuxième " buck " de bière! D'épinette. Les hommes s'engueulent sur le club Canadien face aux Maple Leafs, ça sacre, p'is c'est pas long que ça raconte des histoires cochonnes de fesses. Alors tante Pauline me conduit à ma chambre à l' étage. Je découvre un toit mansardé et des pîèce sous les combles, ici. tout est en planches de bois, pas un pouce de tapisserie sur mur de plâtre! Je vis dans un hôtel pour la première fois de ma vie. Le barman-squelette m'a prêté un livre jamais lu. " Croc Blanc " écrit, dit-il, par Jack London, un gars qui a vécu parmi les ours et les loups. Petite veilleuse au-dessus de mon lit. Je suis seul d'enfant ici et cela me fait tout drôle. En bas, éclats de rire, musiques de gigue, ça danse, bruits de bottines bien lourdes !
L'Oncle Oscar est rentré, il fait du grabuge dans le couloir, il tousse, crache, se gourme et puis, d'une voix rauque, chantonne : " Glo-o-o-o-o, ria, in excelsis Déo ". Chauffeur de taxi, il aide aux finances, m'a expliqué Simone-Poilue : " Tu comprends, l'hôtel, ça marche pas fort, ton oncle Oscar, b'en il " boé " le bar ! " Hélas, il est encore " en boisson ". Souvent, chez moi, ils disent : " Une éponge, le mari de Pauline, une éponge ! " J'entends ma tante dans le couloir : -" Va te coucher Osacar, vite, t'es complètement paqueté encore ! Couche, pis vite ! " Maintenant, je l'entends marmonner dans la chambre voisine de la mienne. Puis il m'apparaît, le nez violette, en robe de Chambre. -" Tu dors pas hein, mon p'tit Claude ? " Oncle Oscar se jette dans la berçante du coin de ma chambre. Odeurs de gin, de rhum! Je lui dis : -" Mon oncle, quand vous aviez mon âge, aviez-vous beaucoup de cadeaux au Jour cde l'an? Il rote. Il baille. Il cligne des yeux. Il sort de sa poche une " fiasque ". M'en offre pour rire. Je grimace. Je ris. Il finit par articuler : -" Quand j'ai acheté l'hôtel, pas cher mais, torrieu de verrat, on dirait que je finis pas de payer les traites, je m'étais dit, " on s'installe icitte, Pauline pis moé, pour la vie et on aura des enfants. Il y a de la place. Mais non ! Ta tante est pas capable de me faire des petits. Rien. De la schnoutte. " Silence. J'ose plus parler. Je suis mal à l'aise en face des secrets d'adultes. Oscar continuait : -" Moé, tit gars, j'avais rien. On vivait dans misère sur une terre de roches, au fond d'un rang à Mont-Laurier. Pas de cadeau jamais. Juste du bricolage, un bilboquet ou b'en un moine gossé dans le bois par mon patenteux de père. Rien d'autres. J'aurais tant voulu, icitte, gâter mes enfants un jour. Mais j'en aurai jamais i Si je bois tant, c'est pour noyer mon chagrin. Dans misère noire comme on était, un jour, notre trâlée se déménage en ville. Dans Pointe St Charles. C'est là que j'ai rencontré la plus belle des petites Lefebvre, ta tante Pauline, la grande soeur de Germaine, ta mère, rue Ropery etr Saint-Patrick, près du canal Lachine, proche des tracks des gros chars. Les petits gars de la Pointe, on avait rien. Ni à Noël ni au Jour de l'an. On prenait un manche de moppe, ou de vieux balais, pour jouer au hockey. Notre puck, c'était un charbon. Ou ben une roche. Ou b'en une crotte de cheval, gelée b'en dur! On se faisait des buts de gardien avec des poches de patates. Jeune marié, un jour, j'ai gagné un magot au " sweepstake " irlandais, c'est illégal les loteries, mais on avait que ça, la chance. Le hasard! Le jeu c'est un vice, les curés pis le gouvernement le répètent assez, mais bon, j'avais gagné et j'ai pu verser une base de " cash ", pour acheter l'auberge icitte. Qui marchera un jour, le nord va finir par se développer, se remplir de touristes quand la guerre en Europe va finir par vraiment nous nous enrichir.Tiens, à Noël, on avait des clients dans huit de nos dix chambres, sais-tu ça ? L'oncle Oscar s'est levé, titubant, et est rentré dans sa chambre. Je l'ai entendu pleurer. Un homme pouvait pleurer?, un homme? J'avais jamais vu ça !
Le lendemain matin, l'échalote-Saucisse et Baquet-Tit-Oui m'attendaient à la porte de l'hôtel. On est allé glisser de nouveau. On est allé plus loin que la veille, sur une haute colline avec plein de grands et gros bouleaux. J'ai vu des trous dans la neige.Saucisse m'a dit : -" C'est des pistes de loups! " Regarde, regarde plus loin! C'est des pistes de chevreuil, ça!! Les loups leur courrent après. " J'étais dans " Croc Blanc ".J'étais avec Jack London! Je regardais plus haut, au fond des bois. J'espérais voir des Esquimaux! J'étais b'en rêveur à dix ans! À l'hôtel, à midi, on a encore mangé de la dinde et de la tourtière! Il n'y avait plus d'atocas, ni bûche mais des tas de beignes avec plein de sucre en poudre! À la radio, j'ai entendu l'annonceur de CKAC, Albert Duquesne qui criait presque : -" Mes dames et messieurs, enfin, enfin, de la neige sur Montréal ! À gros flocons, partout ! Musique maestro ! " Ils ont fait jouer : " Mon beau sapin, roi des forêts ! " À CHLP, un autre annonceur riait : -" Mes chers auditeurs, le trafic est bloqué partout, mais les enfants de Montréal sont fous de joie. Du Pont Jacques Cartier jusqu'au Pont Viau, on a jamais vu tant de neige tomber sur Montréal en si peu de temps ! " J'ai pensé à mon frère Raynald, à mes soeurs, Lucille, Marcelle, Marielle, Nicole, et même à notre bébé, Marie-Reine. Ils devaient tous penser à ma belle traîne sauvage de huit pieds. Ils voudraient aller glisser avec moi, c'est certain. J'ai dit à tante Pauline : -" J'aimerais rentrer chez moi maintenant. " Elle m'a dit : -" Je comprends, vous avez maintenant de la neige en ville et tu veux faire des forts, des labyrinthes dans les bancs de neige au bord des trottoirs, c'est ça, hein ? " J'ai dit : -" C'est qu'il y a mes soeurs et mon petit frère, ils ont même pas encore essayé ma traîne sauvage neuve ! À La carrière Villeray, il y a des belles côtes ! " Poli, j'ai ajouté : -" C'est pas comme icitte ma tante mais c'est mieux que rien ! " Tante Pauline est venu me reconduire, dans sa Anglia, à la gare du petit train du nord de Sainte Agathe. Elle semblait triste. J'étais mal à l'aise. Je me sauvais d'elle. D'elle qui ne pouvait pas avoir d'enfants. Je lui ai dit : -" Ma tante, pourquoi pas aller adopter un petit enfant orphelin ? C'est plein, qu'ils disent, à la Crèche d'Youville, sur la Côte-Vertu?" Elle m'a dit tout bas, il y avait du monde : -" Non, non ! Ton oncle est pris d'un vice bien effrayant et je serais toute seule pour l'élever. " J'ai dit, tout bas moi aussi: -" Ma tante, s'il y a un petit enfant chez vous, mon oncle va arrêter de boire. Il me l'a dit dans ma chambre, hier soir. " Tante Pauline m'a regardé longuement en silence. Après elle m'a souri d'un drôle d'air et là, le train est arrivé. Mon premier train! Le coeur me débattait. Il était midi et demi. Elle m'a aidé à faire enregistrer ma longue luge dans le wagon à bagages. Le train a sifflé. Quatre fois. Puis comme pris de convulsions, il a tremblé, un chevreuil chassé par les loups! Plein de boucane de vapeurs sortait du fessier de la locomotive. Par la fenêtre, j'ai vu ma tante Pauline, toute songeuse, qui agitait son grand foulard blanc. Elle semblait perdue dans un songe. Je me suis dit : -" J'espère qu'elle ira chercher un petit enfant à Crèche d'Youville. "
On roulait vite. Beau premier voyage en train! On aurait dit que les montagnes semblaient courir avec nous comme pour nous rattraper. Elles formaient des troupeaux d'immenses éléphants blancs, partout dans les paysages qu'on fendait en morceaux. Des régiments de bouquets de sapins désenlignés paradaient formant des crèches de Noël gigantesques. C'était bien joli, mais j'avais hâte d'arriver dans Villeray sous la neige!. À la gare Jean Talon, mon père et son frère qui rentrait de Québec, mon l'oncle Léo, étaient t là à m'attendre. Il neigeait à beaux gros flocons. C'était gai. On a pris le tramway jaune, le Jean Talon. Il y avait du monde et je savais plus trop comment pas trop embêter les passagers avec ma traîne sauvage neuve. Et le coussin vert rembourré qui sortait sans cesse de ses cordes jaunes! Au coin de Saint-Denis, je suis sorti en vitesse. Tit-Yves, Tit-Gilles et Roland m'attendaient bien à l'abri en dessous des grandes annonces de William-Thomas. Rosaire jouait sur son vieil harmonica, pour les taximen du coin. Près de la Casa Italia, un tramnway St-Denis avait perdu son troley et son conducteur, glissant sur ses chaloupes, se débattait avec. Durivage, avec son cheval, passait, ça sentait les roulés aux fraises. On guettait pour aller en voler. Soudain, la vieille picouille de Durivage a levé la queue en l'air et les pommes de route ont déboulés, fumantes! Roland a crié en riant : -" Les gars, ça va nous faire des " puck "quand ça va geler! " Deux énormes percherons, le museau plein de givre, faisaient tinter leurs clochettes, tiraient une charrue sur le trottoir, faisant de hauts congères le long des trottoirs. C'était ma ville, c'était gai. À cinq, tassés à mort, on est allé s'installer sur ma traîne sauvage autour de la carrière Villeray. Enfin, il y avait de la neige. L'année commençait bien. Plus tard, juste avant le souper, dans la cour, sur la vieille glacière enneigé, ce fut le tour des miens de jouir de mes étrennes. On a glissé toute l'après-midi. J'ai raconté à Raynald les loups et les chevreuils dans le Nord. Il a dit : -" As-tu fini de me bourrer, maudit forgeur d'histoires? " À la fin de cette journée, les nez coulaient, on rentrait changer nos mitaines mouillées toutes les heures, on se torchait les narines avec nos foulards givrés, essoufflés mais si heureux !.
Ce soir-là, au souper, maman m'a servi un grand bol de soupe aux lettres fumante et m'a questionné : -" Pis, mon Claude ? Parle-nous un peu du Nord. De St-Donat. De l'hôtel Montagnard, de ma soeur Pauline. J'ai dit qu'on avait vu des chevreuils et des loups mais, on n'a pas cru mes menteries!! Maman a dit : -" Ouen ouen! À part de ça? " J'ai dit : -" Je me suis fait deux amis, Maurice et Tit-Oui. M'aman a dit : -" Pis, ton oncle Oscar-qui-boit-le-bar, il s' est pas trop mal conduit j'espère? " J'ai dit : -" Ça, çâ pourrait bien changer bientôt. Oui. Ça se pourrait bien que tante Pauline aille se choisir un petit enfant bien à elle, à crèche d'Youville ! " Il y a eu un silence autour de la table, toutes les cuillères en l'air. -" Oui, oui, j'ai dit, ça se pourrait ça, un petit enfant orphelin! " J'avais faim, ça creuse les glissades. J'avais peur que ma mère me chicane parcque j'avais donné à Saucisse ma tuque bleue et à Tit-Oui, mon foulard rouge. J'ai songé à leurs petits tape-cul à cinq cennes! Moi j'étais riche: d'avoir tant de foulards , tant de tuques, d'avoir tant d'amis en ville, d'avoir ma longue luge avec un coussin rembourré, d'avoir des soeurs et un frère. Surtout de pas avoir un père malheureux qui boit du matin jusqu'au soir. Je sais pas comment ça se fait ça qu'on était pauvres, comme maman répétait, et qu'on était riches aussi. Je regardais maman qui souriait en tranchant son reste de dinde! Encore de la dinde ! Elle devait penser à ce que je venais de lui dire pour le petit enfant de tante Pauline, car elle se met à chanter subitement , appuyée au comptoir près du lavabo : -" Il est né le divin-e enfant, il est né le divin-e enfant " De bonne humeur,soudain, toute la famille, on a entonné : -" Il est né le divin-e enfant, jouez hautbois, résonnez musettes ! Il est né le divin-e enfant " Paul, je souhaite à tes nombreux auditeurs :une bonne nouvelle année Et beaucoup de neige! FIN.
tel que lue à CKAC, AVEC PAUL ARCAND, décembre 2000
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