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Papa-paninachois Roman Claude Jasmin Lanctôt Éditeur
CHAPITRE PREMIER Ça y était, papa! J'arrivais en Amérique! Dans l'avion, avertissement lumineux et clignotant: " Attachez vos ceintures ". J'ai attaché ma ceinture. Descente en douceur sur la ville. Une fin d'après-midi ensoleillé, aveuglant de lumière. Tout commençait bien et j'étais pourtant nerveuse. Il y avait la mission que tu m'as confiée. Tu ne pouvais venir le premier: il y a cette histoire d'héritage qu'il te fallait régler au plus vite avant d'émigrer. Cette laide chicane avec Rémy, ton demi-frère. Alors je suis l'envoyée, la chargée, bien jeune, d'une nouvelle destinée. Je me jurais sans cesse que j'allais te faire honneur, que je prouverais à maman qui nous a quittés il y a onze mois, que je n'étais pas cette naïve "gourgandine" qu'elle harcelait de reproches. Ce matin, à Roissy, je refermais mon ordinateur portable et me levais quand une grande maigre bonne femme aux cheveux blancs m'a bousculée. Elle s'excuse. J'accepte ses excuses. Elle me dit: "Vous allez à Montréal vous aussi? Prenez garde ma petite fille, c'est rempli de marlous. Faut pas vous laisser embobiner par ces margoulins. Ce sont de vilains garçons friands de jeunes touristes françaises." Oh papa! Était-ce une voyante? Je suis déjà sous le joug d'un beau marlou! Un indigène du nom de Thomas. C'est le coup de foudre américain, père! Ta grande fille est déjà, oui déjà, folle d'un grand jeune gaillard, noir de poil, qui dit être un Papinachois venu de Betsiamites sur la Côte Nord. Je t'ai promis, cybernovice, un e-mail quotidien. Malgré mon état, je vais essayer de tenir promesse! Ce sera pas facile, cher Thierry! Une fois sortie du premier couloir, je suis allée chercher mon bagage en face d'un carrousel: mon gros sac de toile beige, ma valise de cuir vert. Puis, je suis allée vers les taxis. Et c'est là que tout a commencé, papa. Mon "pôpa" -ils disent comme ça ici- est-ce que je pourrais continuer de t'envoyer un e-mail chaque jour? Je pars découvrir mon nouveau pays. Je suis en route vers le nord, papa. Vers quelqu'un. Il m'a donné un rendez-vous. Chez lui. Il me redit qu'il est Papinachois. Il dit tant de choses, mon Thomas. Je ne sais jamais si c'est la vérité. Aujourd'hui, c'est le grand départ. A sa recherche. Je l'aime à la folie. C'est nouveau. Je vois ce Thomas partout. Dans ma soupe. Je me sens si loin de Paris. Si loin de toi, désormais. Je suis une autre? Je suis amoureuse, folle. Amoureuse et inquiète. J'aime un homme étrange. Ici, à Tadoussac, ce fut, paraît-il, le commencement du commencement de cette Nouvelle-France. Ici, il y eut une premier comptoir de traite de fourrures. On m'a dit que Tadoussac, au tout début de "notre" colonisation, était destinée à devenir le premier avant-poste des installations de ces fous de Français qui quittaient la vieille Europe pour conquérir un nouveau monde. Cher papa, tu m'as envoyée en mission, moi une petite Parisienne de dix-neuf ans, à la conquête du Nouveau monde. Je ne sais plus si je vais remplir efficacement ma mission. Ta mission en fait. Comment bien questionner les gens d'ici? Comment leur expliquer: " Monsieur Thierry Deschâtelets, en France, un vétérinaire de cinquante ans, songe à s'installer sur votre fameuse Côte-Nord et pour le reste de ses jours! Est-ce possible? " Je suis en marche vers Thomas avant tout. Je l'aime déjà comme une folle. Je l'ai connu, je te le redis, le premier jour de mon arrivée. Je suis montée, à l'aéroport de Montréal, dans son taxi. M'étonnant, il m'a dit: " Vous êtes mon dernier passager! Je quitte le taxi aujourd'hui même. " Ses premières paroles. J'ai ri. J'ai beaucoup ri tout de suite. Il est beau papa, il est si beau. Il parle vite et il dit toujours des choses surprenantes. Surprenantes pour une petite fille venue de Paris, Paris la super civilisée. Lui, il a des manières plutôt brusques et il me dit tout de suite qu'il est "un maudit sauvage" . Il ajoute: " Comme toé tu es une maudite française." Et il explique: " Nous autres par icitte -ils disent icitte pour ici- on vous traite de "maudits Français " et je sais pas trop pourquoi. " Dans son taxi, tout de suite, je lui parle de ma mission. Que je dois te trouver la bonne place, le bon endroit, pour que tu puisses émigrer et t'installer une clinique vétérinaire. Il m'a dit: " Y a qu'un bon spot: la Côte-Nord d'où je viens. Ça manque, là-haut, un bon vétérinaire. " Papa, d'abord un conte de fées! Il m'a fait choisir un très joli petit hôtel, rue Rachel en face d'un grand parc, à Montréal. Il est allé remettre sa voiture-taxi et il m'est revenu tout excité. Énervé même. Il m'a dit: " J'aime ta voix! " Il m'a répété ça dix fois, cent fois. Il aime ma voix! C'est un drôle de garçon. Si beau, si gentil. Il possède une sorte de jeep. "Une vieille minoune", qu'il dit. Très bruyante. Il avait décidé qu'il serait mon guide. Il m'a dit: "Je suis guide de métier." Il me raconte sans cesse des bribes de sa vie. De sa jeune vie car il n'a que vingt-trois ans. À l'entendre, il a fait déjà cent métiers. Il m'a juré qu'il était Papinachois. Mais, une autre fois qu'il était plutôt Montagnais. Puis, plus tard, il dit qu'il est un peu Micmac! Et Abénaquis par sa mère! Je sais pas trop qui il est, papa. Je l'aime. Je l'ai aimé tout de suite. Dans son taxi. Il parlait sans cesse. "J'ai de la jasette, qu'il me répétait, et ça m'a nui parfois." Papa, j'aime un fou. J'aime un garçon qui me semble un peu perdu. Un peu bizarre. Il dit en riant qu'il est fou. De moi. Qu'il aime ma voix, qu'il aime mon accent. Qu'il aime une "maudite" Française. "Demain, on sera à Québec à midi et le soir même, ajoute-t-il, on sera chez moé, dans mon pays, sur la Côte-Nord ." Et c'est vrai. Je t'écris donc de Tadoussac. Le lendemain matin de mon arrivée, rue Rachel, Thomas me sortait de ma chambre pour me montrer sa vieille jeep, son tacot. Comme il dit: son bazou. Il avait quitté à jamais sa chambre dans la rue Saint-Denis. Il avait son bagage: deux sacs bien bourrés. Il partait avec moi, il allait m'aider, collaborer à ma mission. J'ai jeté ma valise avec ses affaires et nous partions pour Québec sous la pluie battante. Ne me questionne pas trop sur Montréal, ni même sur Québec. Ça va trop vite. Montréal, c'est tout à fait comme sur les images que nous regardions ensemble rue du Cherche-Midi, à Paris. Une grande ville, une sorte de petit New York en effet. Mais en français. Je te redis mon émoi, j'étais vraiment bouleversée de voir, d'entendre tant de français, si loin de la France, de Paris. Ça donne un coup terrible. J'étais tout à fait émue, tu sais. Certes il y a cet accent québécois et je ne comprenais pas toujours bien ce qu'on me disait. Cette différence a un charme. J'étais comme transportée. J'étais comme dans un rêve d'abord. Je n'étais plus moi-même. Et ce beau garçon déjà tout dévoué à moi. Papa, oui, un rêve! Ce gentil garçon qui me répétait: "Parle-moi, c'est si beau de t'entendre." Qui m'a envoyé cet ange? Cet ange gardien? La ville de Québec, juchée au bord du Saint-Laurent, est étonnante. Une sorte de vieille ville à l'européenne, la partie du moins que j'ai visitée avec mon guide énamouré. Cette ville au bord du fleuve faisait que je me suis imaginée chez les parents de maman, à Rouen. Ma chère mère qui nous a quittés tous les deux il y a maintenant onze mois! À propos, j'ai téléphoné chez elle. Conversation bizarre, papa. Elle habite dans l'ouest de Montréal, sur la route qui conduit à Ottawa, je crois. Froide. Impénétrable. Elle n'a pas pipé mot sur son nouveau "mari". Ton rival reste un mystère. Son "Américain" a un contrat dans un institut universitaire québécois. C'est à Sainte-Anne de Bellevue. Le conseiller-docteur-en-agronomie, songe à retourner chez lui, aux USA, dès l'an prochain. Il n'est donc pas vraiment Canadien et pas du tout Québécois. Maman m'a dit: " Je referai ma vie chez lui, je vais l'épouser, à Boston. " Je crois, mon pauvre petit papa, que tu dois songer à l'oublier et à te trouver une nouvelle compagne. Elle ne te reviendra pas de sitôt. Faut que tu l'oublies, que tu en fasses ton deuil. Ton projet de t'installer au Nouveau monde pour, peut-être, la reconquérir, c'est une lubie. Je te le dis franchement. Maman est heureuse. Oui, Gabrielle Deschâtelets va devenir Gabrielle Martucci-Gold. Son nom à lui, Gold. Papa, tu feras une nouvelle conquête par ici, quand tu t'installeras. Tu es encore jeune. Beau encore. En si bonne santé comme tu te plais à le répéter. Et moi? Je ne suis plus seulement la jeune diplômée en coiffure. Je ne suis plus ce que j'étais. Tu le sais, j'allais accepter ce stage chez madame Chapaz à Annecy, en Haute-Savoie, quand tu m'as chargée soudainement de cette mission. Moi? Mon avenir? Je suis une autre. Je suis devenue une jeune fille déroutée, perdue et pourtant heureuse de se perdre dans les bras d'un beau sauvage de la Côte-Nord, au Québec. Nous avons fait l'amour hier soir, le croiras-tu, dans un lit douillet en forme de coeur! Dans une auberge nommée La Rosepierre, aux Bergeronnes. Une nuit de rêves! Ma vraie première nuit d'amour, papa! Rien à voir avec celui que tu nommais "mon sale voyou", Vincent, l'aspirant-peintre de la rue Jacob. Tu avais raison: je n'aimais pas vraiment Vincent. Je le sais à présent. Je le sens. Je le découvre: j'aime à la folie mon beau Papinachois! Quand il s'arrête, ça lui arrive, de me raconter sa vie, son enfance sur la mer, son adolescence en forêt, ses fabuleuses excursions de chasse, ses aventures d'homme des bois, il allonge ses longues jambes, tape sur ses cuisses musclées et me dit: "Parle, toé, parle-moé, je suis fou de ta façon de parler, de ta voix de musique!" Qui papa, aurait pu prévoir cela? J'aime un garçon sauvage qui est devenu amoureux fou rien qu'à m'entendre parler. Alors, je parle. Je lui dis n'importe quoi et cela l'épate. Ce matin, au petit déjeuner, il me mangeait des yeux, il disait: "C'est vraiment une musique de t'entendre. C'est si doux, c'est si beau, c'est la voix d'un ange. Tu es un ange. Tu ne m'aimeras pas longtemps, je parle trop mal. Je ne sais pas parler." Il ne sait donc pas que moi aussi j'aime l'entendre parler. Je ne comprends pas toujours bien ce qu'il raconte et ça n'a pas d'importance. Comment te donner une idée de son discours. Je vais essayer: "Tabarnak, Lili - il ne dit jamais Lilianne- j'avais pas dix ans pis je me garrochais sur nos chiens, tabarnak, -tabarnak est son juron favori avec sacrament- on les pardait souvent, mal pognés après nos canots quand on "flaillait" s'a glace de la riviére Magpie en plein mois de mars, dans la débâcle, quand on sacrait not'camp pour descendre à Mingan. " Et là, ça n'arrête plus. Ses chasses aux collets pour le lièvre, ses pêches miraculeuses de truites mouchetées, ses fugues des écoles, ses expéditions dans l'île d'Anticosti, ses portages, ses demi-noyades dans des remous d'enfer. Sa vie de chantier comme enfant-bûcheron ou comme aide-cuisinier, au fond de la forêt, ses jobs exténuants dans des mines de fer, de titane. A l'écouter raconter sa jeunesse de "maudit sauvage", comme il dit lui-même, j'ai parfois l'impression qu'il a cent ans, ma foi! Pendant qu'il parle de ses malheurs à Mingan et de ses bonheurs dans la nature -il est fou de la nature- je me revois, mon petit papa, petite écolière docile à Paris, bien nourrie, bien habillée, constamment surveillée par maman-Gabrielle, entourée sans cesse de mises en garde par grand-maman "la Savoyarde", ta mère si peureuse. Ou par grand-maman-la-Normande, la mère de Gabrielle. Mon Dieu!, un univers nous sépare et j'écoute, fascinée, cette jeunesse dans les bois de mon bel adonis indigène. Indigène soudain rageur, parfois. Il vient de me confier qu'il prépare une terrible manifestation. Il me parle d'amis révoltés comme lui qui songent à bloquer une route bientôt. La 138, la seule qui traverse la région. Ils ont des griefs sans nombre et parlent de vengeance. Il en veut aux ingénieurs des compagnies d'hydroélectricité, de tous ces barrages ici. "Tous des salauds! qu'il grogne. Des voleurs!" Pour le calmer quand il s'emporte, je l'embrasse, je le caresse. Et il s'adoucit, il redevient mon Prince Charmant aux cheveux de jais. * Ma petite Lilianne, dès ton départ, rentré à la maison, j'ai eu le sentiment d'avoir fait une erreur. Qu'est-ce qui m'a pris de t'expédier au Québec? De ne pas y aller avec toi? Ca m'intéresse toujours d'émigrer là-bas mais j'aurais dû comprendre que tu n'avais pas la maturité nécessaire. Te voilà donc amoureuse. Tu dis: folle. Tu m'inquiète, ma chérie. Tu me parles d'un garçon perdu, un drôle de garçon. Tu m'énerves. Je te connais. Tu ressembles beaucoup, là-dessus, à ta mère, hélas. Tu ne l'admettras jamais. L'hiver dernier, tu étais si dérangée par la fuite de ta maman, par notre séparation, que j'avais cru bon de te payer ce voyage. Je me trompais. Je voulais te changer les idées. Je t'en prie, tu dois te raisonner, te calmer. Ce coup de foudre pourrait simplement être un moyen de t'étourdir de ta peine. Pas bon, cela. Tu as raison, mon idée de repartir à zéro en Amérique, camouflait, mal, l'idée de peut-être revoir ta mère, de la reconquérir. Je l'avoue volontiers, Lilianne. Gabrielle, tu ne l'as pas su, m'avait déjà trompé. Tu étais toute petite. Il y avait eu réconciliation. L'agronome Gold n'est pas quelqu'un pour elle. Je le sais. Je le sens. Malgré ses envies de grandeur, ses besoins fastueux, au fond, ta maman n'a rien d'une femme arriviste, d'une parvenue. Son fond est bon, Lilianne. Elle nous reviendra, tu verras. Je la connais bien. Certes, elle a toujours rêvé d'Amérique. Nous avons souvent discuter ensemble de partir pour le Canada. J'ai mis trop de temps à me décider. L'agronome Gold en a profité. C'est un inculte, un cow-boy mal dégrossi. Je l'ai étudié avant...la catastrophe. Ce couple ne durera pas longtemps. Tu me parles de ce Vincent, peintre du dimanche. Oui, c'était un voyou et je ne me reproche pas de t'en avoir éloignée. Aujourd'hui, tu me donnes raison. Maintenant, tu dois te méfier de ce "garçon sauvage", comme tu dis. Tu l'admets: un univers vous sépare. Et si tu n'as pas été bien longtemps une écolière docile, trop surveillée par Gabrielle, tu gardes néanmoins un héritage de petite parisienne assez cultivée pour aimer discuter de poésie, de peinture, et le reste. Alors, secoue-toi mon enfant et abandonne vite ce révolté aux griefs innombrables, cela te conduira dans des situations déplorables. Tu dois au plus tôt te concentrer sur le but du voyage: repérer quelles sont les conditions, avantageuses si possible, pour un vétérinaire intéressé à s'installer sur cette Côte-Nord québécoise. Point final. Ne me déçoit pas, Lilianne. Éloignes-toi, et vite, de ce qui me semble "a trouble maker" comme on dit aux USA. Urgent!
FIN DU PREMIER CHAPITRE
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