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le conte (avec windows media)
" NOËL DU CÔTÉ DE LONGUEUIL
"
(conte
pour CKAC, 2001)
À chaque année, à Noël, nous
allions chez mémeille Jasmin, à trois coins de rue de chez nous.
Elle était " la riche " de
la famille. Elle avait un arbre de Noël géant avec un assortiment de
boules compliquées, des guirlandes d’or et d’argent, des lumières
multicolores clignotantes. Chez nous, juste une crèche, papa le pieux,
papa le peureux craignait trop les incendies.
Chez mémeille Jasmin, au 7453
St-Denis, la maison nous semblait luxueuse, tapis de Turquie dans le
couloir, au boudoir, au salon, dans cette salle à manger avec beau
buffet, " side board ", argentier, vaisselier de bois sculpté.
Les murs de sa demeure était en relief, du " graphtexe ",
disions-nous. Il y avait vitraux colorés au dessus des fenêtres,
" foyer " artificiel avec et une machine lumineuse rotative,
faisant rougeoyer les charbons de vitre noire.
Oh, que nous aimions cette
visite de Noël ! Mémeille-la-riche veuve, nous donnait à chacun
un gros cadeau, étrennes rares. Le matin de Noël, nous avions dans
nos bas suspendus, une orange, une banane, deux bonbons, deux flûtes de
papier.
Habitait chez mémeille, le frère de papa, mon oncl’Cléo, Léo de son
vrai nom. Le benjamin de mémeille était cantinier du CiPi Ar,
Monréal-Québec,
Québec-Montréal. Il me prenait comme " helper " parfois. Je
l’aidais, avec un harnachement lourd pendu au cou, à vendre ses
sandwiches, ses eaux gazeuses. À Québec, nous couchions dans une
petite chambre mansardée, rue St-Louis. Je me pensais à Paris chaque
fois. Je voyageais, moi !Je voyais du monde, j’avais vu le Château
Frontenac avant mon frère et mes soeurs ! J’avais déjà rencontré
Monsieur Duplessis, en personne dans ce train. Il fumait son cigare,
avait bu de mon jus d’orange, m’avait donné un dix sous de
pourboire avant de reprendre ses palabres avec ses sbires au fond de son
wagon.
Mon oncle " Cléo " aimait
rigoler, pas comme mon père faux franciscain à la triste figure du
Tiers-Ordre L’oncle Léo était le parent le plus joyeux de notre tribu.
A chaque fête de Noël chez mémeille, mon oncle Cléo invitait Vila, son
homme à tout faire, son grand ami " Vila ", qui se nommait
Ovila. Ce Ovila me fascinait. Il jouait des claquettes avec des os de
cochon, de son harmonica, véritable ruine babines, aussi de la guimbarde
qu’on appelait une " bombarde ". Ovila, bout en train
excentrique, nous faisait danser des gigues, nous entraînait, les enfants
dans des chansons à répondre‹" envoyeille , envoyeille, la tite
jument! ou : " y a des hommes de riens qui y viennent et qui y
viennent! ". ‹Un
animateur d’une énergie rare l’ami de Léo.
Chaque Noël, on avait hâte, les
enfants, de revoir ce bout en train pourtant décharné, au visage osseux,
blanc comme un drap mais si plein de vie. Je vous raconte une découverte
à ne jamais oublier en cette veille de Noël de 1940. J’avais 9
ans. Onlce Léo me téléphonait : Mon p’tit Claude, cette année , mon
Vila veut pas venir fêter. Y dit qu’il y a de la maladie chez lui, son
plus vieux, Amédée. Quoi ? Je découvrais que notre saltimbanque
annuel avait une famille et un enfant malade ? Il était donc un papa
comme j’en avais un ! J’étais tout surpris. On s’imaginait, ‹l’égocentrisme
des enfants‹, que le joyeux drille Ovila, était une sorte de bouffon
sorti de nulle part. Un clown descendu du ciel pour le bonheur de la
famille chez mémeille Jasmin.
Oncle Léo ajouta : " Vila t’aime bien. Tu
vas venir avec moi et on va aller le convaincre, on va y secouer les
puces, un Noël sans lui, ce serait pas un vrai Noël. " J’étais
d’accord. Mon oncle s’amena dans sa Ford rouge vin et en voiture !
" Où est-ce qu’il habite, votre ami Ovila ?
" Je sais pas, j’y suis jamais allé. Regarde, j’ai griffonné
son adresse sur mon paquet de Players, c’est de l’autre coté du
fleuve. Rive Sud. Près de Longueuil.
Derrière la banquette de la Ford, il y avait des tas de sacs
remplis de vieux journaux.
" Pourquoi tous ces sacs, mon oncle ?
" Ah ça, c’est lui qui me demande ça. Mon Vila dit que ça
y fait du calfeutrage, mes vieilles gazettes. Il est pas riche, tu sais.
Cela aussi m’étonnait. Non pas qu’il soit pauvre! mais que cet
artiste puisse avoir des besoins si réels. Oui, ce grand désossé
n’avait eu jusqu’ici aucune réalité vraie. J’allais rencontrer
chez lui le bouffon de nos Noëls rituels, dans un autre cadre, dans sa
maison. On traversa le Pont Jacques-Cartier.
Mon oncle Cléo stoppa à
une garage pour demander où se trouvait l’adresse fournie. Le
garagiste, la fumée lui sortait de la bouche, se pencha à notre portière:
" Oh, ça, là, c’est en bas, en arrière de Longueuil, c’est un
trou de misère, c’est Jacques-Cartier. Les chômeurs de la ville
s’installent là, sans permis ni rien. B’en souvent :y z’ont pas
d’égout et pis pas toujours d’aqueduc pour l’eau courante.
Diable ! Ovila vivait dans la misère ! C’était incompréhensible. Un
homme si chaleureux, si gigotant.
" Combien il a d’enfants Ovila, mon oncle ?.
" Je sais pas trop, quatre, cinq , je sais pas . Je l’ai connu au
" Ci Pi Ar ", mais il a perdu vite sa job. Il savait rien faire
au fond. Moins bon que nos nègres pour porter les valises. "
Quoi ? Ovila, un bon à rien ? Lui qui savait si bien raconter des
blagues, qui jouait si bien de sa musique à bouche. Qui savait faire
danser toute notre tribu, un bon à rien ?
Je me réveillais raidement.
Au sud de Longueuil, on a vu une
pancarte : " Ville Jacques-Cartier. Défense de " dumper
" partout. " Défilaient des rues de maisons plutôt sinistres.
Des murs rafistolés avec des annonces rouillés de Kik,de coke de pepsi,
de seven up. Des placages bizarres, des rafistolages inouïs,
morceaux de bois vermoulu, restants de prélart, planches décolorés, des
portes sans peinture, des fenêtres aux carreaux brisés, aux rideaux de
guenille souillée.
Aux carrefours, des silhouettes louches, courbées, mains aux poches,
collets relevés, se faufilaient, semblant fuir des ombres indiscernables.
Ma foi, j’étais dans un conte de Charles Dickens !
Par ici pas de couronnes de guy aux fenêtres, aucun sapin lumineux comme
dans notre rue Saint-Denis.
Enfin, la rue indiquée !Enfin
l’adresse, peinturluré sur un bout de plywood noirci. C’était là.
" Ouaille, dit Oncle Léo, c’est un shack branlant, y a pas à
dire. "
Le garagiste avait expliqué :
" Méfiez-vous, c’est plein de monde croche par là, des voleurs,
de la " tite pègre " vit dans ces baraques ".
On a stationné. la Ford. Coups de klaxon de mon oncle. Ovila apparaît
dans la porte. C’est bien lui, il sourit, tousse, crache.
Mon oncle gueule :
" On vient te charcher par la peau du cou ".
Notre clown, plus blanc que jamais, éclate de rire.
" Mon Vila, on va se prendre à deux, mon neveu pis moé, pour
te convaincre pour Noël, demain. Tu peux pas nous faire ça, Vila !
Ovila grelotte dans sa vieille veste de laine grise rapiécée, se penche
dans la voiture;
" Ah bin, mon Léo, tu m’as pas oublié. "
Il s’empare des sacs de vieux journaux, tout content. On sort, on marche
vers sa demeure. Un filet de fumée très noire s’élève dans ce ciel
de veille de Noël. Nous entrons. Des odeurs de moisi assaillent nos
narines. Il n’y a pas de salon, ici, pas de tapis de Turquie, pas de
murs de " beurlap ", pas de vitraux aux fenêtres. Il y a un
espace central, un gros poêle à bois qui boucane, une longue table, des
chaises parfois sans dossier, un banc bancal. Au plafond
pendent deux guirlandes de papier crêpelé. Une demoiselle à
jupette, déguisée en père Noël, tournicote sous la lampe à poulie,
elle tient un cierge allumée, dans l’autre main, un cahier à musique,
c’est une annonce cartonnée des chocolats Laura Secord. Au fond, dans
deux enclaves avec des portière de vieux rideaux en lambeaux, des lits.
Dans l’un, cet Amédée malade qui renifle. Une fillette peigne
une poupée ruinée, manchote.
Deux petits garçons, assis sur le prélart délabré, se font un jeu de
blocs avec des retailles de bois.
Gêné comme moi, oncle Cléo
disribue des cannes de bâton fort aux enfants, tente de les faire rire en
imitant " Woody Woodpecker ". L’épouse de notre clown
merveilleux, traits tirés, cheveux défaits, le tablier taché, est
étendue sur un divan crevé, nous fait signe de parler moins fort,
indique le coin du Amédée tousseur. Tous nous regardent sans
sourire, puis Ovila nous conduit au fond d’une chambre, on découvre
dans une caisse d’oranges vide! un bébé naissant !
" Oui, mes amis, c’est notre nouveau né, c’est notre cadeau de
Noël. Il est né à minuit, avant-hier. C’est le docteur Ferron qui est
venu délivrer Albina. "
La mère aux dents cassées dit :
" On va le faire baptiser après-demain. Devinez comment on va
l’appeler ?
Ovila prend le poupon dans ses maigres bras et dit :
" Noël, évidemment, Noël Vironneau. C’est notre petit Jésus.
"
Je savais plus où me mette. Je n’avais jamais vu la misère, celle dont
nous parlait le curé, les frères à l’école. Je m’imaginais qu’il
n’y avait que nos petits chinois à dix cents pour connaître tant de
pauvreté. Mon oncle s’accroupit près de la caisse d’orange et resta
muet un long moment puis, à ma grande surprise il entonna d’une voix
enrouée :
" Il est né le divine enfant, jouez hautbois, résonnez
musettes! " Ovila, lui,
chanta : " Dans cette éta-ble que Jésus est charmant qu’il est
aimable, dans son avènement! Il
est tout à la fois! "
Toute la famille Vironneau entonna le cantique. Je me taisais.
J’avais plus de voix. C’était une veille de Noël étonnante.
C’était une drôle de " crèche de Betléeem " à
Jacques-Cartier, si loin des pays arabes de nos images pieuses. Pas si
loin ce chez moi. Je sortis le peu d’argent gagné à servir des messes,
le mis près de la caisse d’orange-berceau. Oncle Léo m'imita, il
sortit deux cinq, deux deux, des dollars tout fripés.
" Tiens mon Vila, c’est pour leur acheter des petites douceurs
demain à Noël.
Bien catéchisé, je songeais à
Joseph et Marie. Ici, il n’y avait ni boeuf ni âne. Il n’ y avait que
deux poules près de leur cabane, et un coq aveugle. Ovila remercia,
sortit son harmonica et joua,
mélancolique, " Un Canadien errant ". Il fallait partir.
Rendu dehors, l’oncle Léo dit
: " Demain, tu viendras pas ? C’est définitif ? Si tu viens,
tu repartirais pas les mains vides ? "
Ovila regarda dans la fenêtre sa femme avec son petit-Jésus nommé Noël
dans les bras et finit par dire :
" Bon, okay, Léo, je vas y aller. Mais pas longemps. Pis merci
encore pour tes sacs. "
J’avais remarqué les gazettes cloués
partout sur les murs contre le froid du dur hiver québécois.
***
Le lendemain, chez mémeille Jasmin, quand Ovila entonna son " Minuit
Chrétiens ", puis : " Les anges dans nos campagnes!
" et le : " Ça
bergers assemblons-nous! "
j’étais comme ailleurs, en arrière de Longueuil. Je songeais à la crèche-caisse
d’orange. Je me disais :
" Ça peut donc être vrai, un Jésus né dans une étable ! "
Ovila nous encourageait à entonner en choeur :
" Il est né le " divine n’enfant " !
Je remarquais qu’il avait les yeux pleins d’eau notre " joker
", notre bouffon blanc, inconnu jadis, qui avait une famille mal cachée
derrière des annonces de coke et de pepsi. Alors, à ce Noël de
1940, j’ai moins mangé de gâteaux, de friandises, j’en cachais
partout pour les offrir à Ovila avant qu’il s’en aille vers sa crèche
du côté de Longueuil.
Joyeux Noël à ceux qui ont le ventre plein, " itou " aux
" ventres vides " du mauvais sort !
FIN.
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