Claude Jasmin, écrivain
Conte de Noëltexte plus petittexte plus gros


 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Un conte de Noël :
LES BOURGEOIS PAUVRES DE LA RUE DROLET

      1- Minuit chrétiens, bientôt. Un 24 décembre. Pas mal de neige dehors. 1940. J’ai dix ans Un après-midi de congé. Les enfants énervés, cette nuit, chère vieille coutume, le droit de veiller. On ira, toute l’« archibagne », à la messe de minuit ! Énervement dans la maison. Ma mère a installé ses tourtières, ses beignets, ses pâté variés sur les tablettes dans l’armoire froide sur la galerie d’en arrière. Aussi entre les fenêtres de la cuisine. Mon père, déjà hilare, goûte et regoûte, —maman grogne : Votre père va être paf s’il continue » avec ses liqueurs. Boissons qu’il se fabrique avec les essences de sirops de couleurs de chez le pharmacien Martineau, en face du Rivoli, avec et de l’alcool à 90 degrés. Apéritifs jaunes, violets, digestifs verts, bleus. Il en est tout fier. Pour le réveillon d’après la messe, maman admire ses grands plats de mini-sanbwiches, aux croûtes coupées, qu’elle recouvre —pas de « sarandrap » en ce temps-là— avec des linges mouillés. La table de notre sale à manger se remplit de condiments.  « Au retour de l’église, qui attrapera l’unique  oignon ou le chou fleur mariné dans le pot de cornichons sucrés » ? La crèche-de-Bethlehem s’étale dans la fenêtre du salon : accumulation de boites de souliers vides, plein d’ ouate blanche sur papier-imitation-rocher, petits moutons partout, mini-sapins, bergers à longues cannes, l’étoile lumineuse, Marie, Joseph devant l’âne et le bœuf de plâtre coloré. Cette nuit, en rentrant des trois messes d’affilée, papa sortira le « tit bébé » de cire peinte, Enfant-Jésus si mignon qu’il nous cachait. Il chantera de sa vox rauque : « Il est né le « divine » enfantJouez hautbois, résonnez musettes ».

      2- Il faudra encore, rue Drolet, passer devant la sinistre petite maison de la grosse famille de pauvres qui se nommait —ironie cruelle du sort— les « Bourgeois ». Un logement délabré recouvert de papier-brique. Dans ce taudis, le seul de la rue Drolet, s’entassent huit fillettes, un papa sans métier, chômeur souvent, hélas gros buveur et grand sacreur, une mère les-os-et-la-peau, souvent malade. Nous détestions devoir passer, pour aller à l’église, devant la triste chaumière des Bourgeois, mal soutenues par la charité de la St-Vincent-de-Paul. Cette masure des Bourgeois nous donnait-elle mauvaise conscience ? Voilà que ce midi-là, de veille de Noël, revenant de la  pâtisserie française pour la bûche de Noël réservée, ma sœur Marielle nous dit : « Savez-vous quoi vous autres ? C’est pas une couronne de Noël qu’on voit dans porte de cabane des Bourgeois. Non. C’est un crêpe, un crêpe mortuaire ! »  Ma mère aussitôt : « Hen ? Quoi ? Un crêpe funéraire ? Jésus-Marie-Joseph ! Les Bourgeois ont perdu une des filles ? »  Marielle : « Non m’man, j’ai croisé le petit Claude Lévellée, c’est madame Bourgeois, la mère ! C’est elle qui vient de mourir ! » Ma mère : « Oh, bonté Divine de bonne Sainte-Anne de Beaupré, ça se peut pas, pas la mère ? » « Oui, continua Marielle, la maudite « tibi », m’man, la tuberculose ! »

      3- Mon si pieux papa remontait l’escalier intérieur de son restaurant et, apprenant la terrible nouvelle, a dit :  « Venez, on va prier pour les Bourgeois devant l’image de Marie Reine des Cœurs, venez tous ». On alla aussitôt s’agenouiller autour de mon autel miniature  dans la chambre des garçons. J’ai frotté une allumette —j’avais le droit— pour ma lampe de sanctuaire, maman est allé chercher ses deux chandeliers en argent sur la table de la salle à dîner comme pour exciter à plusse de piété. Avec ferveur, nous avons récité une dizaine de chapelet.

      4- Rue Drolet, chez les Bourgeois, il n’y avait jamais de sapin de Noël, aucune guirlande, pas de décoration. Ni étrennes c’est certain. Nous avions comme peur de « cette misère » si proche de chez nous, de cette détresse trop voisine. Allant à notre église, nous ne marchions jamais du côté ouest de la rue Drolet. C’était comme le mauvais côté d’une vie. On ne regardait pas quoi. On tentait d’oublier. D’ignorer ces misérables. Les Bourgeois c’était la malchance, un destin funeste. Voilà que, soudain, la voisine du dessus, notre locataire madame Béguin, pieuse femme d’œuvre, dévouée dame de Ste-Anne, sonnait à notre porte. Ma petite sœur Nicole, alla lui ouvrir. Madame Bégin le châle de travers sur les épaules râla :« Avez-vous su la nouvelle ? Avez-vous su la nouvelle ? Cette pauvre madame Bourgeois ? Morte !  » Papa, vite, lui offrit un verre de liqueur… violette. Elle avait déjà un plan. « Écoutez-moi bien : en nous rendant à messe de minuit, on ira offrir nos condoléances à la famille éprouvée et pas les mains vides.  Pas les mains vides. Remplissez un grand sac. On va le faire au deuxième, madame Lemire aussi, madame Houillier, madame Denis. Même madame Thériault qui est pas riche. Branle-bas de combat dès son départ. Vite, il fallait dénicher du linge, des victuailles, tout ce qu’on pourrait avoir de trop !  La voisine avait dit : « Les enfants, songez à des jouets dont vous vous servez plus, soyez de bons chrétiens ». Je me sentis épargné, je n’avais que des affaires de gars et, rue Drolet, c’étai une « tralée » de filles.  Mais ma sœur Marcelle, fouineuse, vint fouiller dans le haut de mon  placard à linge, osa en sortir mes deux puzzle-casse-têtes, mon petit voilier à deux mats, un mes avions de balza fraîchement collés ! Je l’aurais assommée. Elle m’a dit : « Si tu as du cœur, tu donneras aussi tes patins rouillés et ton vieux hockey de « goaler ». Est folle ? Y a pas aucun gars là, chez les Bourgeois. Mes patins à cet’heure ? Non mais…Passer l’hiver avec rien pour battre les maudits blokes d’Holy Family au Shamrock ! Était re-sortie de ma chambre en riant.  La benjamine, Marie-Reine, boudeuse, a mis dans le sac une vieille poupée toute échevelée, avec un œil crevé. J’y ai dit : « Tabaslac, aussi bien donné des vidanges, t’as pas honte ? »  Elle a claqué sa porte de chambre. Ma mère a sacrifié un paquet de beignes, une de ses dix tourtières et de son ketchup vert maison. Papa a voulu y fourrer une fiole de « boésson » » et maman a dit : « Ça non ! Le père boit « bin » assez comme ça ». Silence dans maison mais à CKAC, tonna en sacades : « Ça-berger- assemblons-nous-allons-voir-le–messi-e-il-attend-il-nous-appelle-tous-glo-o-o-o-ria……» Papa redescendit au restaurant en gueulant : » glo-o-o-o-ria… »

Onze heures et demi. Grand départ.

      5- La vie était cruelle pour les Bourgeois de la rue Drolet cette année mais une bien jolie neige, gros flocons de cristaux, tombait très doucement sur la ville au moment où nous marchions tous —avec les voisines et les sacs— vers la pauvre petite maison de papier-brique. Les cloches de Sainte-Cécile égayaient ce beau ciel de Noël tout mauve. Il faisait doux et une lune d’opale translucide, jouait au réverbère. Arrivés devant la maison de papier-brique endeuillée, maman a lu un papier collé dans la porte en bas du crêpe. C’était écrit : « Notre famille est toute déménagée chez la branche des Bourgeois, à Ville Jacques-Cartier. Adieu ! » Déception de madame Bégin, des autres. Moi ? Bin, je sauvais mon  petit voilier, mes puzzles, mon avion de balsa.

      6- À l’église, tous entassèrent entre leurs jambes les sacs de cadeaux aux Bourgeois. Au jubé d’en arrière, l’orgue a fessé dru…et le maîtres-de-chapelle, M. Léveillée, a entonné de sa voix de stentor étudiée : « Mé-nuit Chré-tiens, cé l’H’or son-ne-nelle où l’Hom’-Yeu des-cendit jusqu’ à nos…… ».  Moi, en soutane rouge, me rangeant avec mon flambeau dans les stalles sculptées du chœur, j‘ai pu apercevoir ma mère en avant, ajustant son « bibi » à oizeau, remontant son collet de renard qui-se- mord-la-queue, comme… moins triste. Se disait-elle : «  Plusse de tourtières, plusse de beignes, de mon  ketchup vert pour nous » ? La chorale éclatait  : « Pour ef-fa-cer la tra-ce ori-gi-nel-le… » J’essayais d’imaginer les petites orphelines-Bourgeois à leur messe de minuit dans Ville Jacques-Cartier, un faubourg  que l’on disait autrement plus pauvre que Ste-Cécile. Je tentais aussi  d’imaginer quels nouveaux pauvres nouveaux loueraient cette maison de papier-brique. Cette crèche ! Je trouvais Dieu injuste, bien cruel même. Cette « injustice de Dieu » qu’on disait bon et miséricordieux…était un mystère pour moi. J’étais un petit chrétien en soutane rouge mal à l’aise, la foi déjà fragile cette nuit-là. M.Léveillée criait presque : « Voi-ci ton Ré-dempteur ! Voi-ci, i, i, i !,  ton-on-on-on- Ré-Demp-teur… ».

      Et, en ce moment, maintenant, je dis : « Y a-t-il, encore vivante, une vieille petite Bourgeois, quelque part, peut-être dans un centre d’accueil, qui m’écoute à ce micro et qui m’écrira pour me dire : «  Mais non, monsieur l’écrivain-bourgeois, nous n’étions pas si malheureuses que vous le pensiez ». Cela me ferait du bien.  Joyeux Noël !

                   

       Noël 2003