Lettre à un honnête homme dérangeant
-La Presse -Le dimanche 22 février 2004
Littérature québécoise
Lettre à un honnête homme dérangeant
Réginald Martel
La Presse
Mon cher Claude, Comme d'habitude, tu exagères. La Mort proche! A-t-on idée? Avant de songer à la mort, il faudrait commencer par vieillir. Tu n'y es pas encore.
En une saison, tu as rédigé ce journal de plus de 300 pages que Victor-Lévy a possiblement amputé un peu beaucoup, car tu as la plume bavarde. C'est dans ta nature et, avec le temps, les qualités innées prennent plus de relief. En plus, tu as participé à des émissions de télé - jamais regardé Tous les matins, excuse-moi -, tu as fait une expo de tes aquarelles pour financer une bonne oeuvre, tu t'es occupé de tes enfants et de leurs enfants, tu as entretenu les alentours de ta maison de Sainte-Adèle, tu es allé au théâtre et quoi encore? Ah oui: tu n'as pas cessé un instant de t'intéresser à l'actualité intérieure et internationale, au cinéma et à la télévision, aux essais et aux romans, à la richesse des êtres et des choses. Si on peut s'agiter autant sans s'épuiser, c'est qu'on est jeune et pour longtemps.
Tu sais tout cela, évidemment. Ce dont tu es moins sûr, c'est la valeur de ton oeuvre. Quand on touche à tout, polémique, téléroman, théâtre, critique d'art, scénographie, céramique, aquarelle, roman, poésie et j'en oublie peut-être, on n'a guère le loisir ou l'idée de faire le point sur ce qu'on a raté ou réussi. Ta compagne Raymonde, devenue Aile dans ton journal, est certes là pour te rassurer (et pour t'enguirlander au mérite), mais tu as besoin d'une reconnaissance extérieure. Certains intellectuels, ou envieux de ta notoriété ou méprisants envers l'autodidacte que tu es, t'ont tenu la dragée haute. En se taisant surtout. Je ne suis pas de ceux-là, tu le sais. J'ai frappé fort quand tu balançais des livres qui étaient bien au-dessous de ton talent. Tu m'en voulais à mort, jusqu'au moment de reconnaître que j'avais un petit peu raison. Il suffisait ensuite, pour que tu me trouves très perspicace, d'un article plus élogieux.
Je comprends ton besoin d'être reconnu pour ce que tu crois être et que tu es: un fameux conteur, un homme exubérant et généreux qui parfois ne fait pas grand cas du bon sens, un pourfendeur infatigable de ceux qui ne pensent pas comme toi, bref, un don Quichotte, version Petite Patrie, sympathique et attachant. Je te dis cela à ma manière et ce n'est sans doute pas la bonne, car tu écris à propos de moi: «Sa prose hebdomadaire est comme un devoir scolaire, il n'y peut rien. Il y a du prof ennuyeux chez lui.» Tu as probablement raison (pour une fois!). Tu ajoutes: «Dans la vie, l'homme est autrement chaleureux. (Il) aime la franchise et n'est pas rancunier.» Il y a des choses moins agréables à lire... Donc, tu veux être reconnu. Tu l'as écrit, 10 fois plutôt qu'une, dans Pour l'argent et pour la gloire. Si tu y tiens tant, fais-toi joueur de hockey ou chanteur populaire.
Un journal, forcément daté, peut vite dater. Tu commentes tes lectures de journaux et revues et tes moments passés devant le téléviseur. C'est l'actualité toute crue, fugitive, sans intérêt durable. On se rend bien compte en te lisant que l'actualité est le plus souvent un prétexte pour revenir aux quelques opinions qui fondent ta personnalité, ton histoire propre et un peu celle de tes contemporains. Tu as gardé la faculté de t'émerveiller, celle aussi de te scandaliser face aux horreurs et erreurs anciennes, dont collectivement nous payons encore le prix. Comment ne pas être d'accord avec toi quand tu dénonces la main-mise grossière et totale de la publicité sur la télévision, même publique? Quand tu reviens sur la stupidité coupable des inventeurs du multiculturalisme? Quand tu dénonces la part congrue concédée à la littérature dans les médias?
Ta Rossinante a les reins solides et tu vas la chevaucher longtemps encore avant que les Québécois, auxquels tu t'identifies absolument, ne se rebiffent contre ce qui les heurte ou les brime. Il n'empêche que tu as le nationalisme un peu trop nerveux à mon goût. Tu as tendance à imputer aux anglophones en général les sottises de l'un ou l'autre d'entre eux, à la façon de l'Église romaine qui jugeait tous les Juifs responsables de la mort du Christ. La polémique peut s'accommoder de ces raccourcis, mais on ne polémique pas tout seul en écrivant son journal, même s'il doit être publié. J'en ai aussi, je n'y peux rien, contre tes jugements péremptoires sur tout et sur rien, quand un brin de nuance leur donnerait quelque sérieux. Si tu t'opposes à la mixité dans les écoles, par exemple, pourquoi ne pas apporter une argumentation un peu plus étoffée qu'une référence vague à la psychologie?
Pour tout dire, mon cher Claude, j'ai bien aimé ton journal. Il est brouillon, emphatique, légèrement répétitif et infesté de bons sentiments. Il te ressemble et nous sommes plus nombreux que tu ne le penses à t'apprécier tel que tu es. Il faut continuer. Tu ne vas quand même pas te contenter d'une cinquantaine d'ouvrages! Tu avais abandonné le roman. Tu songes à y succomber encore, avec une histoire de missionnaire québécois en Amérique latine, contraint pour des raisons culturelles de vivre avec une femme, mais en toute chasteté. On va rigoler. Dépêche-toi, au cas où la vieillesse finirait vraiment par te rattraper.
Ton groupie bourru,
Réginald
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LA MORT PROCHE, Claude Jasmin, Éditions Trois-Pistoles, 360 pages
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