Claude Jasmin, écrivain
L'INCONNU SUR LE QUAItexte plus petittexte plus gros


 



 

 

 


Pour les lecteurs du web, voici le premier chapitre du prochain Jasmin, à paraître à l'automne 2001. 

Titre de travail (Stanké pourrait le changer:)
"MERCI LÀ, MERCI !"  (finalement le livre s'est intitulé '"Je vous dis merci)"
(sous-titré:)
Le livre de la reconnaissance
ou
Le petit manuel de la gratitude

 

 

Liminaire :

Moi, l'auteur de tant de récits pessimistes, de tant de romans noirs, je viens de découvrir le formidable bonheur de faire un livre de joie. De rédiger des souvenirs agréables. Des mémoires de bonne humeur. Si j'avais su! Dans mon livre " Comme un fou " ‹le livre des " non ", des portes qui vous claquent au nez‹ j'écrivais, il y a dix ans : " Je ferai maintenant le récit des " oui " et le conte heureux des " acceptations ". Je songeais à une sorte de petit manuel de la reconnaissance.
Je ne trouvais jamais le temps. Ce livre de la gratitude, le voici, un peu en retard. J'écrivais aussi dans ce " Comme un fou ", en 1992 : " je voudrais raconter autant la fille qui dit " oui, viens " que l'employeur espéré qui vous dit : " J'ai confiance en vous, je vous engage. " Ou l'éditeur ‹comme pour le livre que vous tenez dans vos mains‹ qui vous dit " Oui, on le fait ! "
Remercier si tard, pourquoi ? La jeunesse serait un âge d'ingratitude ? Je suis comme obligé de dire que c'est très souvent vrai. Les regrets exprimés dans ce livre sont vains, c'est certain. Il y a eu des morts ! Alors je me suis répété le niais proverbe : " Mieux vaut tard que jamais. " Derrière toutes celles et ceux qui se sont gagné ce qui se nomme, " de la notoriété " ‹méritée ou non‹il y a des gens dans l'ombre qui me furent indispensables.
" La lumière jaillira ", la plus lumineuse des chansons de Jacques Brel, était à mon programme. Une fois le tapuscrit achevé, je me disais : voilà de la tristesse enlevée. Parler des " disparus " n'est-ce pas les faire vivre encore ? Enfin, j'ose croire que les vivants ‹et les morts aussi ? ‹ vont accepter favorablement ce " livre de comptes ", car, oui, je règle mes comptes, le débiteur que j'étais l'affirme dans la joie. Souvent pressé, bousculé parfois, j'oubliais toujours de dire " merci ", tout simplement. Ici, c'est fait enfin. 


Chapitre un : L'INCONNU SUR LE QUAI

Aussi bien remercier le vent, l'invisible, l'air du temps!

Comment remercier un inconnu ? Quelqu'un qui vit je ne sais où, ni comment, aujourd'hui. Il était plus vieux que moi de quelques années ce grand gars agile qui avait, il me semblait, des gestes toujours adéquats, des poses enviables, la gesticulation de quelqu'un qui est bien dans sa peau. Moi, je ne l'étais pas encore. Cet inconnu admirable ne sait rien, absolument rien d'un petit garçon, en culottes courtes qui l'admirait tant. À neuf ans, j'avais sous les yeux, tous les jours, l'être que je désirais devenir au plus tôt.

C'était en 1940 et, pour la première fois, nous passions l'été à la campagne, à Saint-Placide. Mon père avait loué un chalet du " père Masson ", pas loin du grand quai de pierres au bord du lac des Deux Montagnes, juste en face de la site jolie vieille église du village.

Je ne me souviens pas de son nom. L'aise-je déjà su ? Je l'observais tous les jours, ce grand garçon si vivant, si pétant de santé. Si entouré. Je le suivais des yeux, je le guettais. Il venait nager et plonger sur le quai, il était déjà bronzé en fin de juin. Ce jeune inconnu semblait si confortable dans son jeune corps d'adonis. Il souriait sans cesse, taquinait ses amis avec esprit, se tiraillait parfois en une lutte tout amicale, semblait le chef de sa bande. Les jeunes filles, elles aussi, je le remarquai vite, ne le quittaient pas des yeux.

Il me semble avoir entendu " Émile ! Sois prudent !" un de ces beaux après-midi ensoleillés, quand mon idole démontrait une fois de plus ses prouesses de plongeur audacieux au bout du quai, là où, disait-on, il y avait quarante pieds d'eau ! Le valeureux plongeur. Une autre fois, j'entendis : " Bernard, fais-nous ton plongeon de démon ! " Émile, Bernard ? Je ne savais plus. C'était clair :un jour, il faudrait que j'arrive à lui ressembler.

C'était très clair, je m'étais trouvé un modèle, lui, ce  Émile, peut-être. Un enfant se cherche toujours un de ces " héros ". Ce grand garçon me semblait parfait, me paraissait un jeune acteur de cinéma, " vedette " anonyme. C'est " comme lui " que j'aurais voulu marcher, rire, nager ‹ son crawl parfait d'un Tarzan d'ici‹ et plonger aussi, en accomplissant des figures extraordinaires et, enfin, être admiré des filles. Il me restait à bien l'examiner. À tenter sans cesse de l'imiter. Et je l'imitais. Mes grandes soeurs ‹qui lorgnaient aussi ce bel inconnu‹ se moquaient de mes pathétiques efforts pour me vieillir au plus tôt : " Pour qui tu te prends tit-boutte ? "

Je me sentais gringalet, trop maigre, pas assez bronzé, malhabile en tout. Mon bel inconnu, lui, était musclé, fort, courageux, si beau avec ses cheveux bruns, ses yeux sombres, ses sourires avenants, ses oeillades complices. Il allait et venait comme s'il avait été le propriétaire du site. Il portait un maillot de bain moderne, un simple slip noir avec un ceinturon blanc alors que moi on m'obligerait à chausser des " running-shoes " pour la baignade, une bouée de sauvetage ridicule, une casquette à palette pour contrer les coups de soleil, un de ces maillots de laine à rayures avec deux trous aux hanches ! Un maillot de bébé, si ancien.

Cet inconnu ignorait tout de moi, ne remarquait pas ma présence, ne savait pas du tout que je l'observais sans relâche, qu'il avait été élu " mon " modèle pour plus tard, quand je serais plus vieux. Quand j'aurais toute une troupe de bons amis. Quand je plairais aux filles. Quand je saurais nager aussi bien que lui, et plonger avec des vrilles, exécuter de ses prodigieux " sauts de l'ange ".

J'y arriverais, on m'applaudira moi aussi un jour. Une belle blonde, comme sa Monique, m'offrira de ses croustilles ou, comme cette Lise, viendra me porter un sac de cerises de France, ou encore comme la Ginette, partagera sa barre de chocolat " Oh Henry !", sans parler de cette jolie Françoise, ensorceleuse, minaudant sans cesse. Bref, moi aussi, quand j'aurai l'âge de cet Émile, quinze ans peut-être ?, je deviendrai le héros de la place, le chouchou, le fêté perpétuel.

Les " grands " ne savent jamais qui les épie, les imite. Qui tente d'adopter leur comportement. Tapis dans l'ombre, ces " petits culs " morveux, mal débarbouillés, sont là, les yeux grands, les suivent du regard, discrets, intimidés. Les " grands " sont à leurs petites affaires, indépendants, insouciants, ignorant avec superbe qu'ils sont l'idole d'un gamin de neuf ans.

Merci à mon inconnu du quai de Saint-Placide qui ignorera toujours qu'il m'a fait du bien, qu'il a servi, tout cet été de 1940, de projet, de vision d'avenir, d'un souhait féroce :devenir semblable à lui.

Je remercie un fantôme, un beau et fort grand gars que je n'allais plus jamais revoir puisque l'été suivant mon père dénichait ce chalet de la Pointe-Demers, bien loin du grand quai de Saint-Placide. Saint-Placide, là même où un poète venu du son Finistère, tout au bout de la route 138, installera ses nouveaux pénates, Vigneault.

Je garde une sorte de reconnaissance, niaise peut-être, envers Émile, ou Bernard, la " coqueluche" de Saint-Placide, à la plage, sur le quai, au restaurant du coin, à l'unique petite salle de danse, là où les petits morveux n'osaient même pas entrer. L'inconnu de mon été de 1949 vivait sa vie, jouait son rôle de jeune séducteur et se fichait bien du petit gamin admiratif. Normal, c'est entendu. Il n'en reste pas moins que j'ai aimé mes premières vacances à la campagne à cause de lui mon merveilleux beau plongeur. Il ne l'a pas su, il ne le sait pas et ne lira probablement pas ce bouquin.

Il est mort peut-être ? Je le ressuscite inutilement bien sûr, c'est juste pour dire qu'un grand garçon, semblant incarner la perfection, me donnait du courage, de l'ambition, de l'espoir. Ça n'est pas rien. Oh non, je ne devais pas rester le petit maigrichon palot. Un jour, au plus tôt, je ne serai plus un enfant timide et craintif. Vite, il faudra que je lui ressemble. Alors je m'employais à copier même sa façon de marcher en balançant les épaules nonchalamment, sa manière de sourire en lissant ses cheveux mouillés d'un geste gracieux, ou encore d'éclater en rires tonitruants.

Émile ou Bernard, aucune importance ici. Simplement, j'ai eu envie de me rappeler qu'à Saint-Placide, durant tout un été, je n'étais pas vraiment seul. Au bout de mon regard, chaque après-midi, se démenait un adolescent en forme physique parfaite, à la démarche si souple, au visage si plaisant, à la voix si sûre d'elle-même, celui que je souhaitais devenir au plus tôt.

Merci à toi, l'inconnu sur le quai de Saint-Placide.

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