Claude Jasmin, écrivain
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ENFANT DE VILLERAY

chapitre sept

L’incendie

 

1935: un événement! Un soir d’octobre, alors que je dormais depuis longtemps, branle-bas dans la maison soudainement. Quel tintamarre! Ma mère, en jaquette et robe de chambre, pousse des cris de mort et mon père, en camisole, les bretelles sur la taille, se démène, tasse un meuble, s’écrie: "Faites ça vite messieurs, très vite, sinon on va tous y passer!" Dressé, énervé, les mains sur les oreilles, je m’agite, j’ai envie de pleurer. Mais, qu’est-ce que je vois? Des pompiers dans le couloir, chez moi? Des pompiers avec des haches, d’autres qui tirent derrière eux de longs boyaux. Le feu? C’est clair, oui, le feu est pris chez moi. Lucille et Marcelle veulent sortir de leur chambre: "Bougez surtout pas, les enfants! Restez dans vos lits!" En voilà une affaire! On flambe et nous devons rester enfermés dans nos chambres, sagement! Je voudrais tant participer à l’action, j’aime les pompiers, moi! J’entends qu’on donne des ordres sur la galerie arrière: "Grimpez, allez-y en vitesse les gars. Faut stopper ça vite!" Arrêter quoi? Ah, si je pouvais avoir la permission d’aller voir! Le cri d’un voisin: "Le hangar flambe, regardez! C’est effrayant!" Les hommes en cirés, en bottes de sept-lieues, courent, —bruits de sabots— je les vois passer et repasser. De nouveaux boyaux serpentent dans le couloir, je pourrais les toucher. Je regarde Marielle qui dort à poings fermés dans son petit lit de fer.

 

Dans le cadre de la porte, un immense gaillard m’apparaît, une hache rouge gigantesque à la main, il me regarde un instant. Suis-je dans un des contes effroyables de Perrault? Il me fait un sourire: "Chanceux d’avoir une borne-fontaine presqu’en face!" et file aussitôt vers la cuisine. Je crie: "Papa! Papa!" Il vient dans la porte ouverte: "N’aie pas peur, les pompiers connaissent leur affaire. Tu vas voir qu’ils vont en venir à bout rapidement! Bouge pas de ton lit!" Je dis: "Mais papa, dans le hangar, il y a mon tricycle, ma pelle à "stime", tous mes jouets!" Papa sourit: "Crains pas! C’est pas en bas, le feu est pris au troisième, dans le hangar de madame Delfosse."

 

Un boyau est mal vissé à un autre et de l’eau gicle dans le couloir. Ma mère, les cheveux dans le visage, essuie tout ça avec sa serpillière. Elle nous dit, à moi et à mes soeurs: "C’est à cause des cendres de son poêle! La Delfosse les a mises dans sa "shed" et c’était mal éteint." Lucille et Marcelle s’énervent de plus belle. Je cours me réfugier au milieu de leur lit. On se tient par les épaules, fermement. On regarde le terrible spectacle de ces hommes forts qui galopent, qui sont essoufflés, qui gueulent des ordres. Un chef, apparemment, vient vers mon père qui, lui aussi, tente de contenir les dégâts du couloir: "On peut pas faire autrement, c’est noyé en haut, faut défoncer tous vos planchers de hangar pour que ça s’écoule jusqu’au sol. On peut?" Mon père lui répond d’une voix nerveuse: "Faites ce que vous avez à faire. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise?" Cette veillée s’annonce mémorable. Un peu calmé, je retourne dans mon petit lit. Marielle remue un peu, ouvre la bouche comme pour bailler, tourne de côté et se rendort.

 

 

Voici que madame Le Houiller, cigarette au bec, s’aventure dans le site du fléau et, avec son accent irlandais: "Oh, ma pauvre Germaine! Avais-tu besoin d’un tel malheur? Est-ce que je peux aider?" Ma mère l’entraîne au boudoir: "Madame Olier —maman n’a jamais pu dire Le Houiller— tous les hangars vont être inondés. Y pensez-vous? Mon linge d’hiver dans la commode, mes boîtes de biscuits secs, mes tomates vertes pour mes conserves! Ça va être un gaspillage épouvantable!" Ma mère semble aimer qu’on la réconforte, elle chiale doucement. Une autre voisine s’amène! Madame Bégin. Aussitôt, ma mère: "Est-ce que Dieu veut nous punir? Mais de quoi, Seigneur!" J’entends de furieux coups de hache. J’ai l’impression que les pompiers jettent les hangars à terre. J’ai hâte à demain pour constater le carnage.

 

Un pompier en sueurs entre dans ma chambre, me sourit, enlève ses grosses mitaines, s’éponge le front: "Ça se tasse, mon p’tit gars, ça va mieux, on contrôle le feu. Y a p’us de danger pour vous autres. Tu vas pouvoir te rendormir." Et il repart avec son gros extincteur dans les bras. J’aurais tant voulu voir tout ça, collaborer peut-être. M’aurait-on permis de tenir une hache? D’arroser? Mon père s’est calmé, il vient vers ses trois enfants un peu moins terrorisés: "Ça s’achève, ils ont fait du bon travail, on a de bons pompiers. Il n’y a plus que cette fumée dans l’air. Fermez vos portes de chambre, ça sent jusqu’ici." Ma mère, qui s’est débarrassée de ses deux fouineuses compatissantes, jette un coup d’oeil à Marielle et vient s’asseoir au bord du lit: "C’est incroyable, la petite s’est même pas réveillée. Pouvez-vous comprendre ça?" Ma petite soeur pourra-t-elle comprendre, demain, quand je lui raconterai ce qui s’est passé? Ma mère: "Si vous voyiez ça, la cour est comme une rivière. Ça coule à flots." Je suppose que, quand je me réveillerai, cette rivière aura disparu. J’aurais tellement aimé jouer dans l’eau, faire des pâtés de boue. Papa s’amène, il a allumé sa pipe. Peut-être pour se calmer?

 

 

Voilà que la responsable du sinistre surgit, la mine défaite, un manteau pauvre sur les épaules, elle semble envahie de remords: "Monsieur Jasmin! J’suis tellement honteuse. Tout est de ma faute. Vous allez me chasser comme locataire, vous auriez mille fois raison. Je me sens coupable d’une négligence impardonnable." Papa a pris sa grosse voix: "Écoutez madame, il me semble que vous devez savoir, à votre âge, qu’on dépose pas des braises encore fumantes dans un hangar?" Elle en pleure: "Il fait froid en octobre vous savez. Il fallait que je remette vite du charbon, ma petite Rolande a le rhume. J’ai fait ça trop vite, j’en conviens, j’ai été d’une folle imprudence. Je vous fais toutes mes excuses." Ma mère m’étonne, dure, elle lui dit: "Il y a qu’ils ont percé des trous dans les planchers des hangars et que l’eau répandue a noyé toutes mes affaires. Vous comprenez? Quel dégât, et par votre faute!" La femme humiliée éclate maintenant en lourds sanglots, se tord les mains:  "Je n’ai personne moi, je n’ai pas d’homme pour m’aider, je ne suis qu’une pauvre veuve!"

 

Ma mère se radoucit: "Calmez-vous, calmez vous, un accident c’est un accident! Où est-elle votre petite Rolande?" La veuve a sorti son mouchoir, renifle: "Quand j’ai vu les flammes dans mon hangar, j’ai tout de suite téléphoné aux pompiers et puis, pour sa sécurité, j’ai amené ma petite chez la voisine, madame Denis. Elle doit être toute à l’envers la pauvre enfant. Je vais aller la retrouver. Je voulais vous dire mes regrets pour tout ce branle-bas." Ma mère va la reconduire en la prenant par le bras: "C’est fini, c’est terminé, allez-vous en chez vous. Il n’y a plus de danger." Papa marmonne: "Sacrée folle, mettre des braises dans un hangar! Il y a des locataires qui sont des têtes de linotte, je vous le dis, mes enfants." Un agent de police s’amène! Il s’approche de mon père, carnet ouvert à la main: "Vous êtes le propriétaire, je suppose? Venez dans cuisine, j’ai besoin de vous pour rédiger mon rapport." Un policier dans notre cuisine! J’imaginais tous les badauds attroupés devant notre maison, rue Saint-Denis. Que j’aimerais avoir le droit d’aller raconter toute l’affaire! En arrière, j’entends des voix de stentors. Des voisins, monsieur Diodati, monsieur Bégin, donnent leur version de cet incendie.

 

Enfin, les portes se referment. Un certain silence. Tout redevient paisible. Le calme total bientôt. Papa se verse du café. La cafetière est toujours pleine, mon père boit mille tasses de café par jour! Ma mère dit: "Je suis morte! Je me couche, je finirai de nettoyer tout ce barda demain matin." C’était tout à fait la fin de ce spectacle, affreux pour mes parents, plutôt excitant pour moi. Je suis retourné dans mon lit, Lucille referme la haute tenture qui sépare nos deux chambres: "Fais de bons rêves! Pas de poux, pas de punaises!" Marcelle rit: "Demain, quand je vais raconter tout ça à l’école, mes amies me croiront pas!"

 

Je voudrais vite me rendormir. Je voudrais rêver aux pompiers. Je souhaiterais, dans ce rêve, me voir grimper dans une grande échelle, tenir un de ces gros boyaux vus tantôt dans le passage. Les voisins m’observeraient avec admiration. Des flammes me lècheraient les pieds, mais, courageux, je lutterais au milieu de la boucane. J’aurais mon gros casque avec le badge brillant, des gants d’amiante, des bottes de géant et, à la ceinture, une hache bien aiguisée. J’ai fini par m’endormir et le lendemain, je me suis souvenu avoir rêvé qu’avec papa, je pêchais les perchaudes de la carrière Villeray, ensuite, j’avais rêvé qu’à quatre pattes dans les pelouses, j’aidais nos voisines italiennes de la rue Drolet à ramasser les pissenlits du parc Jarry. Rien d’excitant. Eh, mautadit! on rêve jamais à ce qu’on veut rêver!


Tiré du prochain Jasmin, l'enfant de Villeray