Des
enfants que les baby-boomers abandonnaient à la mère quittée ? Cette
« brochette » d’universitaires désabusés, c’est du monde
« dix ans plus jeune que moi » et dix ans plus vieux que ton père.
C’est le monde égocentrique du « divorçons vite » et du
« carrière et avancement ». Résultat : négligence grave
des rejetons et ce retour « d’un fils enragé ». Fort bien joué
par Rousseau, un corrupteur (de syndicalistes, de dealers d’héroïne,
etc.) Il est « à-portables » : mon cellulaire,
mon ordinateur, ma brosse à dents . « Tout fils doit tuer le père »,
a dit André Malraux. Alors, il vient vite, vite, tuer ce paternel. Jusqu’à
l’euthanasie de la fin, sous les yeux complices de sa « bande des 9 ».
Un suicide assisté ! Il fait tout cela pour sa maman qui l’a appelé
« au secours ». Le fils tient ce « drôle de papa »
pour un irresponsable, il va le lui crier. Père en hédoniste déboussolé,
occupé à suborner des élèves mignonnes à son université.
DAVID :
Arcand observe le gouffre crée par le rejet total des vieilles valeurs précédentes,—les
tiennes, papi, et celles de tes parents ?
PAPI :
Et c’est la vie, David. En 1960, nous à 30 ans, nous avions des valeurs
nouvelles à proposer. En 2003 il n’y a rien : que le stupide
mais réconfortant consumérisme ! Un monde hein ?
DAVID :
Ce papa-jouisseur et mourant —si
bien campé par Rémy Girard— a cru donner un sens à sa vie de
plaisirs et de frivolités. À n’importe quel prix. Chaque fois qu’une
de ses maîtresses s’amène dans sa chambre d’hôpital, on croit
comprendre que ce jeu n’a jamais satisfait ni Remy (ni ses maîtresses).
Comme un gaspillage du temps. De ses « belles années ». On sent
l’échec. Les remords. Arcand porte-t-il un jugement de valeur sur son héros
? On sent « un trou noir » ?
PAPI :
Tout
un trou ! Un gouffre. Arcand est un moraliste moderne. Voltairien. Faut lire
le brillant entretien accordé à Mathias Brunet (de La Presse) : « Paroles d’hommes » (Québec-Amérique, éditeur). Arcand
avance que tous les « enfants tournant mal » viennent des
mariages fracturés et il dit : « Suis-je un vieux schnock ? »
Mais non. C’est hélas la réalité.
DAVID :
Il y a un rejet, chez ce fils « abandonné », des valeurs
paternelles. Sans aucun donjuanisme, ce fils a choisi la monogamie. Ensuite,
Rémy Girard —et ses amis mondains— tente d’expliquer ce vide intérieur
en ricanant sur leurs anciens rêves de pseudo-intellectuels. Défile toute
la litanie ces « ISMES ». Au bord du gouffre, aux portes de sa
mort, toutes ces utopies ne font plus le poids. Il se dit « aussi démuni
que le jour de sa naissance ». Son échec est palpable dans ces
« Invasions… ». Le rejet total de son fils abandonné lui pèse
au fond. À la toute fin, avant la dose fatale d’héroïne, il lui dit
« Je t’aime », enfin ! Mais il est trop tard, non ?
PAPI :
Oui, on constate le désespoir. C’est un fils déguisé en « commandeur »
de Don Juan frappé. Ce contraste « père-fils » caractérise
une nouvelle jeune bourgeoisie instruite différente. En mal d’affection
essentielle à la vie épanouissante. C’est terrifiant.
DAVID :
Papi, voici mes réflexions finales sur ce film. Le Québec des baby-boomer,
nés de 1945 à 1955, versus mondialisation. Monde incarné par le fils
(1990- 2003). Son jeune personnage travaille en Angleterre, à Londres. Sa
compagne est de France. Son employeur en valeurs mobilières : la Suède
! Internationalisme donc chez les jeunes instruits ?
La nouvelle société
d’ici : présence de nombreux « nouveaux québécois »
dans ces « Invasions… ». Exemple : le pharmacien est un
asiatique, on voit du multi-ethnique dans le personnel de l’hôpital, un
patient de l’hôpital réunit sa famille d’Indiens, Sri-Lanquais ou du
Timor ?
PAPI :
Dubois chantait à un vieux pêcheur gaspésien : « Le monde a
changé, Tit-Loup ». Nous, petits-bourgeois du « cours classique »,
on rêvait à avocat, médecin, etc. Ton père, relationniste, alla vers les
communications modernes, monde inconnu dans mon temps. Mais toi, à
Concordia, tu as appris la « lingua franca » et tu songes à une
troisième langue. Tu m’as dis aussi envisager l’exil un jour sans aucun
état d’âme. Tu pourrais me chanter : « Le monde a changé,
papi ».
DAVID :
La langue de ce Québécois exilé ? Le fils —Rousseau— utilise régulièrement
l’anglais. Même pour parler avec un ami francophone, médecin aux USA !
Un cinéphile anglo qui regarde « Les invasions… » constatera
le léger accent québécois de Rousseau quand il parle la langue de
Shakespeare. On est loin de votre anglais « d’ habitant »
à toi et à mon père, pas vrai ? Cet accent est le mien à l’université
où j’étudie, c’est le pseudo-internationalisme de ma génération. La
langue de l’Empire ?
PAPI :
Nous, ardents nationalistes du RIN, on constate le fait : au fin fond
de l’Asie ou de l’Afrique, un Roumain et un Ukrainien se croisant vont
se parler en « anglais basique » ! Cette réalité s’impose.
On réfléchit sur nos combats d’antan, je te jure, mon David.
DAVID :
Père-fils opposés : intellectuel versus affairiste. Papa prof d’université-casanova
et ce fiston retrouvé fier « businessman ». Qui ne s’intéresse
pas du tout à la lecture. Voir la riche bibliothèque du père mort quand
la droguée va s’y installer. Valeurs opposées. Actuel capitalisme
triomphant versus rêve-socialiste ? À « urgences » bloquées !
Le grand rejet des valeurs paternelles, de l’État -providence abuseur et
abusé. C’est le discours Landry versus Dumont !
PAPI :
Ce film, cher petit-fils grandi, est une « cérémonie des adieux »,
adieux aux utopies » de jadis. Il a un aspect effroyable.
DAVID :
J’ajoute polygamie —du moins donjuanisme— versus couple-stable. Le
fils n’a qu’une femme dans son lit, refusera de la tromper, voir une des
séquences finales avec l’ex-droguée qui a un coup de foudre, qui est la
fille de Louise Portal, la sexoliste, ex-épouse
de Rémy crevé. Ce monde, ouf ! Ce papa,
viveur, séducteur-compulsif, fut infidèle. Pour les épouses comme
pour les maîtresses.
L’attitude d’un tel père : néfaste pour ses enfants ? Père
absent, fils manqué ? Mais, Il semble « un modèle de réussite »
ce jeune richard accouru — de Londres— sur appel de sa maman (bien jouée
par Dorothée Berryman) à qui
« il doit tout », dit-il. Est-ce que ce Arcand a voulu remettre
en question l’actuelle société québécoise
?
PAPI :
Ce cinéaste —universitaire, historien— parle de « son »
monde. Et il fait bien. On est loin de nos cinéastes iconoclastes et
autodidactes tels les Gilles Carle et Cie. L’image lui importe peu. On est
loin d’un Robert Lepage. C’est un « télé-théâtre de luxe »
que ces « Invasions ». Bavard, caustique et si brillant. Rien à
voir avec le milieu ouvrier qui en arrache de plus en plus et qui est
majoritaire ici comme ailleurs. Les retraités repus ont droit à leur album :
ils
l’ont. Et la « photo finish » fait peur, non ?
(30)
Texte
tel que publié dans la Presse
Une
société revisitée David en solo pour Foi & Vie (-août
2003)
Articles
de David et son grand-père (été 1999)