1- Un raté ?
Je
ne suis certainement pas le premier à dire : Jeune, j’avais rêvé
ma vie et ça n’a pas marché du tout comme je prévoyais. Enfant - adolescent aussi -
on fait des songes grandioses, on veut tenir des
paris intenables. La réalité nous rabaisse le caquet.
Voici
donc le récit d’un raté. Mais oui. Comme tant d’autres, arrivé en
fin de vie, en tout cas sur le dernier versant de l’âge humain, je
regarde en arrière. Tout ce chemin parcouru! Cent titres peut-être ?
Tant d’efforts pour me signaler aux populations lisantes, tous ces
chemins empruntés, si divers, à quoi bon ?
B’en
oui, torrieu, cette vie publique d’écrivain est un échec. Sur toute la
ligne ? Suis-je un raté ? Combien sommes-nous, munis d’une petite
notoriété publique - méritée ou non- à sembler triomphants,
à paraître victorieux ?
Encore
l’autre jour, entendre ce loustic : "R’gord-donc, là, de
l’autre bord d’la rue, c’et lui! On l’voé souvent à tévé,
r’gord-lé, c’est lui j’te dis. " La Sagan parle : " Dans
la rue, des gens me disent : " Je vous aime bien, je n’ai jamais
rien lu de vous, mais vraiment, vous me plaisez. " Oh!
Au
fond des choses, disait le Général, combien sommes-nous à bien savoir
qu’on n’a pas réussi vraiment par rapport à ses ambitions de
jeunesse ? Je suis un raté. Dans un certain sens c’est la vérité.
" Farme donc ta yeule, tu fais de la peine à tes admirateurs,
gnochon! " Pour écrire, pour publier - voeu de jeunesse- ça,
oui, j’ai écrit, j’ai publié. " B’en que trop ",
affirmeront mes quelques contempteurs - j’en ai, j’en ai! Des snobs
allergiques à la littérature dite populaire. Je vais pourtant pour une
fois, une bonne fois, tout avouer.
Cette
" commande " d’un petit livre, celui que vous tenez dans vos
mains, est l’invitation d’un autre polygraphe frénétique dans mon
genre et c’est l’endroit tout désigné pour vider mon sac, offrir des
aveux définitifs. Un confessionnal idéal, merci monsieur le chanoine laïc
des Trois-Pistoles ?
Je
ne vais donc pas - pas beaucoup, vous verrez- raconter " pourquoi,
comment, où, quand j’écris ". Tout le monde s’en sacre pas mal
: qui cherche à savoir comment, quand et où Michel-Ange à fait telle
sculpture, dans quelle sorte de marbre, avec quels outils ? À part le spécialiste,
tout le monde se contente d’admirer sa Pietà. Ça suffit, pas vrai ?
Surtout
ne pas donner des " recettes " pour rédiger. Je ne suis pas un
" fourreur " de candides, je condamne tous ces cours, ces "
ateliers littéraires " de mes deux fesses, d’initiation
scripturaire : une foutaise! Ici comme à Paris, tant d’encarts dans des
journaux - telle " La plume française "- pour appâter ceux
qui rêvent d’écrire, d’être publiés et lus. Des escrocs.
Le
" Quand tu ne peux plus le faire, tu l’enseignes! ", est
pourtant un adage pas toujours fondé, il y a peut-être quelques "
instructeurs en écrits " utiles. Je fustige précisément ces
arnaqueurs avec leurs mensongers du genre : " Comment devenir un
auteur à succès ". Annonces dans nos gazettes d’ici : Bonnes
poires, adressez-vous à un casier postal rue Mc Arthur, à Ottawa. Une
honte!
Je
me méfierais beaucoup, jeune, de ces ateliers-causeries à deux cents
dollars l’inscription, un dimanche midi, dans une salle d’hôtel chic
avec, pour mentors exemplaires des " noms connus ", des
Dominique Demers, Arlette Cousture, Réjean Tremblay et autres
scriptomanes. Ces talentueux acceptent donc de cautionner cette
escroquerie ? Pure perte de temps et d’argent.
Pour
devenir écrivain, une seule méthode : en avoir envie. Passionnément.
Ici, répondre honnêtement : " Pour écrire, vous prenez un cahier
et un crayon. Et vous écrivez. "
"
Écrire " n’est pas un métier.
C’est
une vocation.
Poser
" cul sur chaise " et pondre. On a le don ou on l’a pas. Si
vous l’avez, ne craignez rien, cela va se savoir. Les éditeurs sont là
pour vous le dire. Ils se trompent souvent ? Oui. Il n’y a qu’à faire
circuler des copies de son manuscrit. Au cinquième refus, stop, arrêtez!
Posez-vous la seule bonne question : " Ai-je le don ?
Il
n’y a pas de recettes (Réjean Tremblay), pas de ces " dix "
secrets ( Dominique Demers), pas de trucs valables (Arlette Cousture).
Cette imposture pour aspirants crédules est une véritable fumisterie ?
Les gogos naïfs, les " poissons " (bonjour Marc Ficher! ), en
mal de découvrir des formules magiques, foncent dans un piège déshonorant.
Surtout pour ceux qui les tendent.
Arnaque.
Attrape-nigauds.
Extrait
Ce maudit château perdu était un mirage
imbécile, je l’apercevais encore parfois, furtivement quand j’allais
plonger au bout du quai dans le lac Rond, quand je taillais une haie
sauvage, quand je fixais des tiges dans un rosier jaune ou que je
coupaillais dans un pommier sauvage, quand je nageais autour du radeau et
que j’en chassais les goélands si " chiants ", quand je
ramassais des pierres plates pour un sentier dans la pinède miniature,
oui, le château niais surgissait, chaque fois, je murmurais : maman - jeune, je n’aurais jamais dû lui en parler de ma lubie aussi-
et
je riais, vieux fou, oui, il me faisait rire avec ses flèches, ses
clochers, ses fanions jaunes, oriflammes rouges, bannières bleues,
pauvres guenille sous une brise molle, ses tourelles, ses meurtrières
pour rire, c’était un cinéma puéril, du Walt Disney rococo, il
insistait sur la rive d’en face, le soleil étalé, pailleté,
sautillait sous le grand saule, mercure enflammé, pour me faire croire à
de l’argent répandu, je résistais, je n’étais plus un gamin, j’étais
un vieil écrivain s’ essoufflant vite de nager cinq minutes, si vite
fatigué, mais assez des reflets, du faire-croire, du trompe l’oeil, je
n’étais plus du tout décorateur, j’avais envie de crier : j’ai
gagné ma vie, laissez-moi tranquille maintenant, les goélands n’étaient
pas du tout cette caravelle invitant au voyage, non, non, je méritais
la paix maintenant, ces reflets dans l’eau violette, mensonges !, décors
de vitrine, du toc, maman, j’ai raté mon coup, j’ai trop rêvé aussi
et trop fait rêver les enfants, magiciens idiots allez-vous en, la paix,
la paix, ils veulent encore m’attirer dans l’infantilisme gaga,
non, non, je tournais le dos, montrait un poing, c’était un bâtiment
extravagant, séduisant et si menteur, je voulais avoir vieilli, j’étais
sincère maintenant, je cherchais la réalité, je te le jure gamin génial,
Rimbe-le-marin, ah tu peux dire que je t’ai aimé, toi, que j’ai essayé
de te suivre, jeune, pas ma faute, pas assez de talent, écoute fantôme
de papa, j’ai fait ce que j’ai pu, le colibri, là, qui rit, le
cardinal qui rougit davantage, je n’y peux rien, je m’accroche tant
que je peux au réel, trop de papillons aussi, monarques mexicains exilés,
froufrous fous, l’été, dans le chêvre-feuille aux raisins minuscules,
roses, rouges et blancs, le carton-pâte ne m’aura plus, je ne
promettrai plus rien, à personne, juré, craché, trop vieux l’écrevisse
à plume!, à quatre pattes, je gratte sous les érables, je cherche
un râteau de vrai fer, autour, toujours ce satané window-display, un
horizon laurentien, bossu, bleu et mauve, vert bouteilles-à-la-mer !, très
faux, mont Sauvage, mont Chantecler, mont Chevreuil, couleurs boréales,
marc-aurèle fortin vivant, doré, en carton ma vie, en peinture démodée
ma vieille vie, un décor inventé par eux, les enfants de mes enfants,
c’ est bien fini le château navigateur est redevenu ce qu’il était,
tas de condos, sur l’autre rive, juste en face, agglutinés dans
l’ombre.
Ouf, la vie réelle, le calme retrouvé,
le calme. Une crise. En arriver, Raymonde, à aimer l’hiver plus
fiable : le blanc, la glace, les bonshommes de neige, le dur, le froid, un
feu dans notre cheminée, lire, pas besoin d’écrire, plus besoin d’écrire,
en arriver à m’adapter au réel.
J’y arriverai. Avant de mourir. Promis ma Raymonde.
Extrait
Or donc,
1960 et je résistai - Ulysse de pacotille- aux sirènes du parisien
Laffont. Je gardais mon poste décorateur parmi des milliers d'employés
c’était
tellement mieux que du temps des sandales rue de la gauchetière, de la
machine à talons de plastique, du grenier puant, de cette manufacture de
souliers à bon marché, de la machine à coller, odeur de poison, les
semelles de plastique, des filles trop jeunes pour travailler déjà, des
gardiens du stock-room vicieux, des journées passées à bolstitcher ces
sandales à trente sous, des semaines à n’en plus finir, samedis
compris, à garnir les étagères du faiseur de godasses fragiles, de voir
brailler la chinoise tous les midis sous nos enseignes, de voir les
clochards courbés nous quêter des restes de cuirette, des restes de
plastique bleu, vert, jaune pour se faire des fétiches à codes secrets,
de voir les robineux du chinatown cogner aux portes de la manufacture pour
nous arracher trente sous ou un bout de sandwiche aux oeufs broyés,
tellement
mieux la scénographie que ces petits jobs de rien de tout, cette usine de
laura-secord à ahuntsic et produire par milliers des popsicles, des
revels des fudgicles, de surveiller la machine à bâtons, les tuyaux à
crème à glace de toutes les couleurs, de routinier entre les tablettes
de caoutchoucs mobiles, trop rapides, à devoir dans cesse trier les
jaunes citron et les oranges aux oranges et les aux-cerises, les
aux-bleuets, bleus pâles, les délices des garnements, rue Lajeunesse,
cuves à laver sans cesse, ces casseroles de zinc, à rincer, à stériliser
tellement
mieux que d’être chez brofey-umbrellas, rue saint-urbain, à défaire
les membranes, à classer les anneaux, à tendre la soie noire, rouge,
verte, bleue, jaune, à démonter et remonter les rayons, les cannes, les
trilles, réparer les retours des clients, à huiler les machines, à
graisser les moteurs, à remplir les commandes derrière le bureau du
comptable dans le shipping-receiving room,
tellement
mieux que de laver la vaisselle du chantecler de sainte-adèle, j’en ai
assez parlé
tellement
mieux que travailler wrappeurs chez steinbeurg, rue jean-talon, à fuir
les gérants zélés, à nous cascher des spotteurs, à sourire aux dames
pingresses aux pourboires chétifs
tellement
mieux que de planter des quilles au bowling de la rue saint-hubert avec la
frousse d’avant les bowlings mécanisés à recevoir une boule dans les
poignets, dans les chevilles
tellement
mieux que de servir les fines gueules au baronet d’oka avec les caprices
de ces crésus bombés qui ont jamais vraiment faim, à dégarnir, à
servir et desservir, à laver les planchers, nettoyer les tapis, changer
les couverts, à surveiller les richards qui brûlent les nappes qu’il
faut payer
tellement
mieux , la scénographie, rester là alors, trente ans!
(imprimer, découper et coller en fausse couverture)
2004-01-17
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