Claude Jasmin, écrivain
ÉCRIRE : 
POUR L’ARGENT ET LA GLOIRE
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ÉCRIRE : 
POUR L’ARGENT ET LA GLOIRE

publié aux éditions Trois-Pistoles

 

Trois extraits:

Critiques:

1- Un raté ?  

   Je ne suis certainement pas le premier à dire : Jeune, j’avais rêvé ma vie et ça n’a pas marché du tout comme je prévoyais. Enfant - adolescent aussi -  on fait des songes grandioses, on veut tenir des paris intenables. La réalité nous rabaisse le caquet.

  Voici donc le récit d’un raté. Mais oui. Comme tant d’autres, arrivé en fin de vie, en tout cas sur le dernier versant de l’âge humain, je regarde en arrière. Tout ce chemin parcouru! Cent titres peut-être ? Tant d’efforts pour me signaler aux populations lisantes, tous ces chemins empruntés, si divers, à quoi bon ?

  B’en oui, torrieu, cette vie publique d’écrivain est un échec. Sur toute la ligne ? Suis-je un raté ? Combien sommes-nous, munis d’une petite notoriété publique - méritée ou non-  à sembler triomphants, à paraître victorieux ?

   Encore l’autre jour, entendre ce loustic : "R’gord-donc, là, de l’autre bord d’la rue, c’et lui! On l’voé souvent à tévé, r’gord-lé, c’est lui j’te dis. " La Sagan parle : " Dans la rue, des gens me disent : " Je vous aime bien, je n’ai jamais rien lu de vous, mais vraiment, vous me plaisez. " Oh!

   Au fond des choses, disait le Général, combien sommes-nous à bien savoir qu’on n’a pas réussi vraiment par rapport à ses ambitions de jeunesse ? Je suis un raté. Dans un certain sens c’est la vérité. " Farme donc ta yeule, tu fais de la peine à tes admirateurs, gnochon! " Pour écrire, pour publier - voeu de jeunesse-  ça, oui, j’ai écrit, j’ai publié. " B’en que trop ", affirmeront mes quelques contempteurs - j’en ai, j’en ai! Des snobs allergiques à la littérature dite populaire. Je vais pourtant pour une fois, une bonne fois, tout avouer.

   Cette " commande " d’un petit livre, celui que vous tenez dans vos mains, est l’invitation d’un autre polygraphe frénétique dans mon genre et c’est l’endroit tout désigné pour vider mon sac, offrir des aveux définitifs. Un confessionnal idéal, merci monsieur le chanoine laïc des Trois-Pistoles ?

   Je ne vais donc pas - pas beaucoup, vous verrez-  raconter " pourquoi, comment, où, quand j’écris ". Tout le monde s’en sacre pas mal : qui cherche à savoir comment, quand et où Michel-Ange à fait telle sculpture, dans quelle sorte de marbre, avec quels outils ? À part le spécialiste, tout le monde se contente d’admirer sa Pietà. Ça suffit, pas vrai ?

   Surtout ne pas donner des " recettes " pour rédiger. Je ne suis pas un " fourreur " de candides, je condamne tous ces cours, ces " ateliers littéraires " de mes deux fesses, d’initiation scripturaire : une foutaise! Ici comme à Paris, tant d’encarts dans des journaux - telle " La plume française "-  pour appâter ceux qui rêvent d’écrire, d’être publiés et lus. Des escrocs.

  Le " Quand tu ne peux plus le faire, tu l’enseignes! ", est pourtant un adage pas toujours fondé, il y a peut-être quelques " instructeurs en écrits " utiles. Je fustige précisément ces arnaqueurs avec leurs mensongers du genre : " Comment devenir un auteur à succès ". Annonces dans nos gazettes d’ici : Bonnes poires, adressez-vous à un casier postal rue Mc Arthur, à Ottawa. Une honte!

   Je me méfierais beaucoup, jeune, de ces ateliers-causeries à deux cents dollars l’inscription, un dimanche midi, dans une salle d’hôtel chic avec, pour mentors exemplaires des " noms connus ", des Dominique Demers, Arlette Cousture, Réjean Tremblay et autres scriptomanes. Ces talentueux acceptent donc de cautionner cette escroquerie ? Pure perte de temps et d’argent.

   Pour devenir écrivain, une seule méthode : en avoir envie. Passionnément. Ici, répondre honnêtement : " Pour écrire, vous prenez un cahier et un crayon. Et vous écrivez. "  

  " Écrire " n’est pas un métier.

  C’est une vocation.

  Poser " cul sur chaise " et pondre. On a le don ou on l’a pas. Si vous l’avez, ne craignez rien, cela va se savoir. Les éditeurs sont là pour vous le dire. Ils se trompent souvent ? Oui. Il n’y a qu’à faire circuler des copies de son manuscrit. Au cinquième refus, stop, arrêtez! Posez-vous la seule bonne question : " Ai-je le don ?

   Il n’y a pas de recettes (Réjean Tremblay), pas de ces " dix " secrets ( Dominique Demers), pas de trucs valables (Arlette Cousture). Cette imposture pour aspirants crédules est une véritable fumisterie ? Les gogos naïfs, les " poissons " (bonjour Marc Ficher! ), en mal de découvrir des formules magiques, foncent dans un piège déshonorant. Surtout pour ceux qui les tendent.

     Arnaque. Attrape-nigauds.



Extrait

     Ce maudit château perdu était un mirage imbécile, je l’apercevais encore parfois, furtivement quand j’allais plonger au bout du quai dans le lac Rond, quand je taillais une haie sauvage, quand je fixais des tiges dans un rosier jaune ou que  je coupaillais dans un pommier sauvage, quand je nageais autour du radeau et que j’en chassais les goélands si " chiants ", quand je ramassais des pierres plates pour un sentier dans la pinède miniature, oui, le château niais surgissait, chaque fois, je murmurais : maman - jeune, je n’aurais jamais dû lui en parler de ma lubie aussi-  et je riais, vieux fou, oui, il me faisait rire avec ses flèches, ses clochers, ses fanions jaunes, oriflammes rouges, bannières bleues, pauvres guenille sous une brise molle, ses tourelles, ses meurtrières pour rire, c’était un cinéma puéril, du Walt Disney rococo, il insistait sur la rive d’en face, le soleil étalé, pailleté, sautillait sous le grand saule, mercure enflammé, pour me faire croire à de l’argent répandu, je résistais, je n’étais plus un gamin, j’étais un vieil écrivain s’ essoufflant vite de nager cinq minutes, si vite fatigué, mais assez des reflets, du faire-croire, du trompe l’oeil, je n’étais plus du tout décorateur, j’avais envie de crier : j’ai  gagné ma vie, laissez-moi tranquille maintenant, les goélands n’étaient pas du tout cette caravelle invitant au voyage, non,  non, je méritais la paix maintenant, ces reflets dans l’eau violette, mensonges !,  décors de vitrine, du toc, maman, j’ai raté mon coup, j’ai trop rêvé aussi et trop fait rêver les enfants, magiciens idiots allez-vous en, la paix, la paix, ils veulent encore m’attirer  dans l’infantilisme gaga, non, non, je tournais le dos, montrait un poing, c’était un bâtiment extravagant, séduisant et si menteur, je voulais avoir vieilli, j’étais sincère maintenant, je cherchais la réalité, je te le jure gamin génial, Rimbe-le-marin, ah tu peux dire que je t’ai aimé, toi, que j’ai essayé de te suivre, jeune, pas ma faute, pas assez de talent, écoute fantôme de papa, j’ai fait ce que j’ai pu, le colibri, là, qui rit,  le cardinal qui rougit davantage, je n’y peux rien, je m’accroche tant que je peux au réel, trop de papillons aussi, monarques mexicains exilés, froufrous fous, l’été, dans le chêvre-feuille aux raisins minuscules, roses, rouges et blancs, le carton-pâte ne m’aura plus, je ne promettrai plus rien, à personne, juré, craché, trop vieux l’écrevisse à plume!,  à quatre pattes, je gratte sous les érables, je cherche un râteau de vrai fer, autour, toujours ce satané window-display, un horizon laurentien, bossu, bleu et mauve, vert bouteilles-à-la-mer !, très faux, mont Sauvage, mont Chantecler, mont  Chevreuil, couleurs boréales, marc-aurèle fortin vivant, doré, en carton ma vie, en peinture démodée ma vieille vie, un décor inventé par eux, les enfants de mes enfants, c’ est bien fini le château navigateur est redevenu ce qu’il était, tas de condos, sur l’autre rive, juste en face, agglutinés dans l’ombre.
      Ouf, la vie réelle, le calme retrouvé, le calme. Une crise. En arriver, Raymonde,  à aimer l’hiver plus fiable : le blanc, la glace, les bonshommes de neige, le dur, le froid, un feu dans notre cheminée, lire, pas besoin d’écrire, plus besoin d’écrire, en arriver à m’adapter au réel.
  J’y arriverai. Avant de mourir. Promis ma Raymonde.  


Extrait

Or donc, 1960 et je résistai - Ulysse de pacotille-  aux sirènes du parisien Laffont. Je gardais mon poste décorateur parmi des milliers d'employés

c’était tellement mieux que du temps des sandales rue de la gauchetière, de la machine à talons de plastique, du grenier puant, de cette manufacture de souliers à bon marché, de la machine à coller, odeur de poison, les semelles de plastique, des filles trop jeunes pour travailler déjà, des gardiens du stock-room vicieux, des journées passées à bolstitcher ces sandales à trente sous, des semaines à n’en plus finir, samedis compris, à garnir les étagères du faiseur de godasses fragiles, de voir brailler la chinoise tous les midis sous nos enseignes, de voir les clochards courbés nous quêter des restes de cuirette, des restes de plastique bleu, vert, jaune pour se faire des fétiches à codes secrets, de voir les robineux du chinatown cogner aux portes de la manufacture pour nous arracher trente sous ou un bout de sandwiche aux oeufs broyés,  
tellement mieux la scénographie que ces petits jobs de rien de tout, cette usine de laura-secord à ahuntsic et produire par milliers des popsicles, des revels des fudgicles, de surveiller la machine à bâtons, les tuyaux à crème à glace de toutes les couleurs, de routinier entre les tablettes de caoutchoucs mobiles, trop rapides, à devoir dans cesse trier les jaunes citron et les oranges aux oranges et les aux-cerises, les aux-bleuets, bleus pâles, les délices des garnements, rue Lajeunesse, cuves à laver sans cesse, ces casseroles de zinc, à rincer, à stériliser  
tellement mieux que d’être chez brofey-umbrellas, rue saint-urbain, à défaire les membranes, à classer les anneaux, à tendre la soie noire, rouge, verte, bleue, jaune, à démonter et remonter les rayons, les cannes, les trilles, réparer les retours des clients, à huiler les machines, à graisser les moteurs, à remplir les commandes derrière le bureau du comptable dans le shipping-receiving room,
tellement mieux que de laver la vaisselle du chantecler de sainte-adèle, j’en ai assez parlé  
tellement mieux que travailler wrappeurs chez steinbeurg, rue jean-talon, à fuir les gérants zélés, à nous cascher des spotteurs, à sourire aux dames pingresses aux pourboires chétifs  
tellement mieux que de planter des quilles au bowling de la rue saint-hubert avec la frousse d’avant les bowlings mécanisés à recevoir une boule dans les poignets, dans les chevilles  
tellement mieux que de servir les fines gueules au baronet d’oka avec les caprices de ces crésus bombés qui ont jamais vraiment faim, à dégarnir, à servir et desservir, à laver les planchers, nettoyer les tapis, changer les couverts, à surveiller les richards qui brûlent les nappes qu’il faut payer  
tellement mieux , la scénographie, rester là alors, trente ans!

   
(imprimer, découper et coller en fausse couverture)

 

2004-01-17