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Jasmin :
Qui na pas souhaité consoler la pauvre Germaine, si belle et si triste ? Et avec elle tout un peuple frileux, engoncé dans ce qu'on appelait l'aliénation et dont il n'allait jamais sortir? Claude Jasmin, un peu à la manière de Jacques Godbout, mais sans la distance un peu hautaine que crée la fréquentation des jésuites, commençait déjà à nourrir son uvre d'une réalité sociale largement inspirée par l'air du temps. On a vu dans Pleure pas Germaine un roman encore maladroit, tout tartiné de bons sentiments, la représentation à l'échelle individuelle d'une déchéance collective imposée par l'histoire. On a moins vu que le drame de Germaine était universel, puisqu'il y aura toujours des pauvres parmi nous, comme le prêche aujourd'hui l'évangile libéral, d'une manière plus tonitruante encore qu'en ces temps, les années, soixante, de grogne générale et de terrorisme isolé. Pour ces deux raisons, l'uvre est devenue un classique, c'est-à-dire une uvre nécessaire et reçue comme telle. L'idée d'en inventer la suite est recevable, comme le fut celle de rattraper dans la fuite du temps cet autre classique, Salut Galarneau! On constatera d'abord à quel point M. Jasmin, tout en restant très près de son talent naturel, et donc sans faire usage de ces artifices à la mode que leur notoriété suggère parfois aux écrivains, a perfectionné son art romanesque. Même vivacité de l'écriture, dune simplicité de l'architecture narrative, même génie du rire : tout y est; mais en plus poli, plus brûlant, plat efficace sur le plan dramatique sur le déjà ancien Pleure pas, Germaine. Surtout, L'Homme de Germaine ne se différencie pas de cette veine populaire et populiste que le romancier exploite depuis longtemps, avec une ferveur que la vanité a su épargner à moins que cette ferveur ne tienne à l'acceptation enfin résignée du refus, par les intellectuels patentés, de luvre tout entier. Le sort immédiat des romans de Claude Jasmin n'est pas étranger à la compétence éditoriale de ceux qui croient en lui. On l'a vu récemment, pour le déplorer, quand l'inspecteur Asselin, un des héros du romancier, sest embarqué dans une histoire absolument invraisemblable, La nuit tous les singes sont gris, publié chez Québécor. La jeune maison de Jacques Lanctôt, dont les colères sont parfois créatrices il a quitté la famille Sogides pour voguer tout seul a mieux fait si on oublie quelques accidents de mise en page assez bénins.
Dun enfer à lautre Lhomme de Germaine, cest bien sûr le pauvre type qui, il y a plus de trente ans, après la mort de son aînée, quittait avec sa femme et ses enfants une existence misérable à Montréal pour aller retrouver en Gaspésie le paradis perdu, plus rêvé que réel, où la dite Germaine était née. On la bien retrouvé ailleurs, ce pathétique Gilles Bédard, dans La nuit justement, mais cest un faux retour quil vaut mieux oublier. Le voici à Percé, village où la famille s'est réfugiée jadis. Il est comme alors alcoolique pratiquant, il exerce trente-six métiers sans y trouver souvent les moyens d'une subsistance minimale ; et il aime toujours, d'un amour acharné, absolu, sa belle grande rousse qui le lui rend bien ce qui donne au pudique M. Jasmin l'occasion de s'encanailler un peu. Les enfants ont été moins généreux qui ont renié ce père indigne. Un drame les ramènera. L'homme de Germaine, qui promène les touristes autour de Percé dans son vieux rafiot, a perdu deux clientes. Des Américaines, non pas touristes celles là mais journalistes, qui prenaient des images pour une télévision américaine. Elles ont exigé de s'approcher dangereusement du rocher pour y filmer les fous de Bassan, malgré le mauvais temps. Noyées, les pauvres, et ce Gilles Bédard qui n'avait pas de permis... Voilà qui est bien mauvais pour le tourisme, comme l'avait dit un certain Premier ministre québécois lors de I'Affaire Coffin. Comme il avait fui un Montréal trop dur pour ses prolétaires, Gilles Bédard doit fuir encore, trois décennies plus tard, pour échapper aux flics, pour échapper à la prison. C'est cette fuite que nous raconte M. Jasmin, avec réalisme de qui a bien observé les lieux et connaît les faiblesses et les forces de la nature humaine. Sans quitter la Gaspésie, il errera ici et là, fera des rencontres diverses, dont celle d'une femme avec qui, le coquin il trompera Germaine pour la première fois de sa vie. Il fuit moins la justice que son passé, et sa Germaine avec. Sachant que jamais il ne se réhabilitera après tant et tant de vaines promesses, et qu'il sera toujours un ivrogne incapable d'aimer sa femme comme elle le mériterait, il l'a quittée en suggérant de la belle cinquantenaire de flouer avec l'amour de ses quinze ans, toujours transi. Pas question, pense Germaine, qui ameute ses enfants éparpillés et qui n'espère que le jour où son grand fou lui reviendra. Les rappels de Pleure pas, Germaine sont discrets et utiles, ils sont justes qu'il faut pour que le lecteur d'aujourdhui connaisse l'histoire des personnages, que M. Jasmin ne situe pas dans l'histoire sociale et politique qui a inspiré le roman d'origine. Voilà une suite qui peut se lire pour elle-même et qui est, essentiellement, une histoire d'amour qui n'en finit pas. Un si bel idéalisme ne sera pas sans résultat. Germaine et Gilles se retrouveront, non pas à Percé mais dans la ville même que la douleur et la misère les a amenés à quitter. Dans leur petite chambre misérable, bien semblable à celle de leurs premières amours, ils revivront, sans avoir à faire le deuil de leurs rêves et de leur passé puisque l'amour sera pour eux un éternel recommencement. La fiction peut cela, et s'il y faut encore une certaine dose de bons sentiments, qui en voudra à un conteur aussi attachant que M. Jasmin ? L'HOMME DE GERMAINE, Claude Jasmin. Lanctôt éditeur, Montréal, 1997, 224 pages.
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