| LA MAIN
SUR LE COEUR
par Claude Jasmin
prologue
Dans la noirceur, ils montaient, tous, vers le nord. Il y a eu cet
accident. "Une déplorable bavure" a conclu l’autorité
policière. Plus tard, une adolescente, en larmes, m’a offert ce qui
suit, quelques feuillets. Elle m’a confié: "Y s’en venait à
ma rencontre, lui et la vieille trafiquante fardée, y faisait noère
comme dans le poêle. C’était la nuitte. Y m’restait juste çà,
un p’tit paquet"
Le pouce. Je.
Je t’aime Chantal. J’avais réussi à me sauver. Je
voulais te retrouver à Saint-Sauveur dans le nord. J’avais perdu mon
emploi, je sais pas comment. Je reste
précaire, comme toujours. J’avais fait un mauvais coup, vol à l’étalage,
encore une fois. Je voulais pourtant plus rester un voyou.
Je m’étais retrouvé en tôle. Je suis
né croche, Chantal? Je donnais raison à ma pauvre mère
là-dessus. Je voulais changer de vie, je te
le jure. Je voulais te retrouver, mon amour. Je
t’ai connue et j’ai su qu’il n’y aurait plus jamais que toi,
Chantal. J’ai voulu m’évader. J’avais un plan. Je
partais avec toi, le lendemain matin, pour l’Abitibi. J’y avais mon
cousin, Léo, à Val d’Or qui disait vouloir m’aider. J’avais
aussi, en Floride, mon frère Albert, le concierge fiable d’un gros
motel.
Je voyais diminuer, en courant, la maudite prison des
juvéniles. Je rampais, je courais, je
tombais, je me relevais. Je voulais tant te
retrouver à Saint-Sauveur. J’ai entendu dans la noirceur le moteur d’un
vieux camion et j’ai grimpé vers la route. J’ai levé le pouce. J’ai
pris mon air d’enfant bien élevé, de garçon gentil. J’ai grimpé
dans la cabine, j’ai dit "merci", j’ai dit:
"montez-vous dans le nord?"
Je fixais son profil de vautour couleur carotte. Je
voyais ses oreilles pleines de poils roux. J’ai dit: " Ma blonde
m’attend dans les Laurentides. "J’avais levé un pouce tout
saignant, le pouce droit. Je saignais beaucoup de la main
droite, écorchure grave. Je voulais pas que mon bloke
rouge s’imagine des affaires. Je lui ai parlé de toi et
moi, de l’amour. Je disais des mots: Léo, l’Abitibi,
Albert, le motel, la Floride. Je répétais: "My
cousin is rich". Je l’ai entendu grogné: "J’ai
parle l e french, tabarnak!" J’avais mal aux genoux, tombé trop
souvent. J’avais vu une clôture ébréchée, j’avais pas vu le
rocher quand j’ai sauté. Je parlais, je
parlais, lui, rien, il disait presque rien, il regardait souvent mon
pouce rougi.
J’ai fini par retrouver mon souffle, je me sentais
mieux. J’allais enfin pouvoir te resserrer dans mes bras. Je
flairais la vraie liberté, Chantal. Je tournais une
grosse page. Je t’aimais plus que jamais. Je
voyais défiler les paysages sur l’autoroute. J’avais pris le bon
pouce. Je le regardais, si rouge, l’ongle arraché,
bleu.
L’index. Tu.
Tu vas voir Chantal, tu vas avoir une
autre vie. Tu diras plus: tu me tues! Tu
vas voir qu’on va s’en sortir. Tu n’iras plus au
Mont-Providence, ni ailleurs. Tu es mieux que ce qu’ils
disaient, les gardiennes, les travailleurs sociaux. Tu vas
vivre avec moi jusqu’à la fin du monde! Tu verras, à
Val d’Or, mon cousin Léo va nous aider. Tu vas
constater qu’il m’aime, qu’il a encore confiance en moi. Tu
vas voir qu’il m’aime lui, au moins. Tu vas t’apercevoir
qu’il reste encore des vrais êtres humains. Tu vas l’aimer
mon cousin défroqué, une tapette fine pis intelligente. Tu
vas aimer sa collection de chats de toutes les couleurs en Abitibi.
Chantal, non, tu ne seras plus une fille mise à l’index,
une fille interdite, une fille tabou. Tu as eu ton lot de
mauvais coups du sort. Tu vas te rappeler nos bons
moments, te souvenir de la plage déserte, en octobre, à Old Orchard,
la fois du canot trouvé sur le Richelieu, du Vietnamien et de son
banquet improvisé dans sa cour, rue Saint-Valier, de ses petits enfants
rieurs.
Tu es celle que j’ai aimée tout de suite, aux
Foufounes, comme un fou. Tu seras de nouveau ma belle
princesse aux fesses si rondes, tu redeviendra ma
souveraine misérable avec sa cicatrice sur le ventre. Tu
vas oublier pour de bon ton enfance pauvre rue Hochelaga. Tu
sauras tout de moi, ma mère hystérique rue Bélanger, bonne femme aux
mille pilules. Tu sauras mon père, l’ex-débardeur
chômeur, le géant disparu un matin à jamais, en scooter. Tu
sauras tout de mes sœurs, des jumelles exilées en Californie. Tu
vas me caresser la nuque comme j’aime tant. Tu reverras
plus le garçon interdit, tabou, mis à l’index.
Tu reverras le soleil chez ta tante au Saguenay. Tu
pourras caresser son grand chien jaune, Ringo. Tu reverras
le nain comique, le mime, rue Ontario. Tu reverras le
camping de Spring Lake au New Jersey. Tu retrouveras le
ruisseau du Point-du-Jour à l’Assomption où tu es
née. Tu aimeras de nouveau m’enlacer de tes longues
cuisses autour de mon cou. Tu vas chanter tes belles
tounes de Leloup comme avant. Tu vas pointer ton index sur
moi et me redire: "te voilà mon beau voyou, mon gentil bandit, mon
mal aimé de la rue Bélanger, mon bum blond adoré!"
Le majeur. Il.
Il se taisait toujours mon camionneur roux. Il
klaxonnait pour un rien. Il avait les cheveux noués dans
le cou, grosse queue de rat rouge carotte. Il grognait des
imprécations chaque fois qu’une auto le dépassait. Il
exhibait le majeur de sa main gauche, souvent, tout le bras par sa vitre
abaissée. Il avait un grand tatouage de dragon vert sur
les avant-bras. Il me jetait des petits coups d’œil
sans cesse. Il grinçait entre ses dents des "On
arrive. On arrive." Il grommelait des "on
approche. On approche, ciboire!" Il ouvrait la radio,
il pitonnait dessus en sacrant. Il a dit qu’il
cherchait une musique western. Il hurlait comme un démon.
Il me faisait penser aux gardiens de Providence. Il
a fini par ralentir. Il avait pu capter enfin une musique
country.
Il a fini par me sourire, dents cassées. Il
a marmonné: "C’est qui, au juste, que tu connais dans le
nord?" Il voulait tout savoir sur mon cousin Léo. Il
est devenu bavard subitement. Il m’a sorti des
histoires, des affaires de son temps de jeunesse. Il m’a
parlé de contrebande "b’en payante ce temps-citte!" Il
dit qu’il sa bourlinguer longtemps avec des Warriors Mohawks du côté
de Saint-Régis, aux trois frontières. Il m’a dit être
un Major de Joliette, un Rouge par son père et un rouge par sa
mère-carotte comme lui. Il a ri. Il a crié
soudainement: " Tabarnak que j’ai eu la chienne des fois! Pis
encore là, à soir!" Il m’a expliqué qu’il
cachait dans sa boîte des A-K-47, un plein chargement, dans des matelas
usagés. Il avait peur d’un certain Gaston, un associé
qu’il avait lâché.
Il a freiné, il a pris une bretelle, il
a crié: "Saint-Jérôme, tout le monde débarque hostie!" Il
m’a ouvert la portière en rigolant. Il m’a dit:
"Là. mon p’tit bonhomme, tu vas te pogner un autre pouce. "
Il avait tout su pour ma fugue. Il avait
levé le majeur une fois de plus en riant. . Il m’a
regardé marcher vers un dépanneur du parking. Il a
observé Jetta une blanche qui est venue s’immobiliser comme pour me
ramasser. Il m’a fait un grand signe d’encouragement.
L’annuaire. Nous.
Nous étions des chiens fous, non? Nous étions comme les cinq doigts
de la main, non? Nous étions "le gang des cinq", toi et moi,
Marthe et son Marc, et Coucou, notre bouffon ébouriffé. Nous faisions
de la musique dans la cave chez Marthe-poitrine plate. Nous allions
devenir, tous, de fameux rappeurs. Nous finirions bien par lui mettre le
grappin dessus au succès, au disions-nous. Nous avions quinze, seize
ans.
Nous devions cogner pas mal fort parfois, alors Marthe et toi vous
alliez vous cacher, peureuses. Nous avions nos livraisons d’herbes.
Nous devions tenir parole, sinon gare! Nous étions bien braves dans le
hangar à Coucou. Nous vagabondions des heures sur la Plaza Saint-Hubert,
au Parc Jarry, au Marché Jean-Talon. Nous jacassions sur nos enfances
maganées en machouillant de la rhubarbe crue, du chou-fleur, piqué.
Nous bavions sur nos parents si cons, leur golf, leur bière, leur
vidéo-cul, tous des cons finis, nous répétions-nous. Nous avions ri
du vieux branleur DiBlasio, lui et ses chères poésies de Dante. Nous
forgions des poèmes en faux amérindien pour l’épater. Nous étions
heureux quand le gros dealer des Hells en BMW disait de nous: "Un
couple emblématik, vous deux, toujours ensemble!" Place
Jacques-Cartier, dans le Vieux, nous piquions de tout, un peu partout,
nous écœurions les touristes américains. Nous avions chialé comme
des veaux quand le maire Doré a fait démolir notre taudis, rue
Sanguinet.
Nous avons fait de beaux voyages. Nous avons aimé les
"bouquets" dans les îles Mingan. Nous avions aimé passer
Pâques à Daytona, au bord de la mer. Nous gardons un bon souvenir d’une
Saint-Jean à Percé, d’un fameux Noël à Hollywood, Fla. Nous
devenions, un temps, des vagabonds célestes, disait mon cousin Léo, l’instruit.
Nous étions devenus des orphelins débrouillards. Nous nous étions
fiancés, Chantal, avec des bagues d’acier aux annuaires,
chez Poitrine-plate, Marthe.
Nous serons deux encore si cette folle fardée au max, la dame à la
Jetta blanche, veut bien s’arrêter de zigzaguer sur la route I5. Nous
allions nous retrouver si la grimée-en-guenon cesse de rouler comme une
dopée.
L’auriculaire. Vous.
Vous levez un petit doigt et on vous fourre en dedans. Vous êtes
tous des bourgeois névrosés, . Vous nous guettez partout, tout le
temps, les méfiants. Vous m’aviez pas dit ô Grand Bon Dieu
tout-pissant que la maigrichonne fardée cachait un gros sac de dope
dure dans son coffre de Jetta. Vous avez joué aux cow-boys les flics de
la I5. Vous avez tiré sur nous quand la grimée a sorti sa mitraillette
; feu, à l’aveugle, les bandits costumés! Vous êtes venus voir si
la pomme-cuite en couleurs respirait encore. Vous avez dit: "On y
aurait donné le bon yeu sans confession, hein?" Vous avez aidé à
nous coucher sur les civières de l’Urgence-Santé. Vous m’aviez
promis d’avertir Chantal, qui m’attendait au garage de
Saint-Sauveur.
Vous vous êtes moqué du gros brancardier qui s’enfonçait sans
cesse l’auriculaire dans l’oreille, frottant à toute vitesse. Vous
l’imitiez en rigolant rigolant. Vous veilliez à la porte de ma
chambre d’hôpital à Saint-Jérôme. Vous aviez hâte de me
réenfourner dans ma prison de délinquants, pas vrai? Vous vous fichiez
bien de notre amour, de ma vie interrompue. Vous ruminiez votre gomme
rose baloune. Vous avaliez café sur café. Vous engloutissiez des
sandwiches de merde brune. Vous me grommeliez des "Oui, oui, on l’a
avertie ta Chantal. Oui, oui, tu vas pouvoir y téléphoner à ton
cousin. " L’ambulancier obèse n’en finissait plus d’agiter
son auriculaire dans sa trompe d’eustache. Vous ignoriez que pour moi,
la lumière baissait, baissait. Vous crachiez par terre pendant que la
clarté s’étouffait dans le corridor.
Épilogue, ils
Ils parlent ensuite à l’enquêteur joufflu. Ils parlent d’une
bavure. Que je suis une bavure, c’est çà? Ils font sonner les
menottes d’acier. Ils frottent leurs badges puis leurs revolvers,
bombent les torses. Ils se fichent bien de ce voyou bandé de partout qu’ils
vont maintenant ramener dans un cachot. Ils se foutent bien de toi,
Chantal. De Léo aussi. Albert qui m’avait écrit: " Un
motel neuf va ouvrir à Sunny Islands, viens, t’auras une bonne job.
" Ils chient sur la plus belle fille d’Hochelaga.
ILS VOUS NOUENT des chaînes.
ILS NOUS VOUENT aux enfers.
Fin
Claude Jasmin
(Anecdote: cette nouvelle, inédite, fut envoyée
au concours annuel (sous pseudonymes) de nouvelles de l’hebdo VOIR en
février 1999. On souhaitait découvrir et non confirmer des auteurs? En
tous cas, l’année suivante VOIR annonçait que son concours serait
dorénavant interdit à ceux qui ont déjà publié!) |