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DE : « JE VOUS DIS MERCI » Par Claude Jasmin (éditeur :Stanké) Chapitre six : LOUIS ARCHAMBAULT Je ne savais pas qu’à dix-sept ans, j’allais rencontrer un autre professeur inoubliable. Il y avait eu, à la « petite école » de la rue de Gaspé, le formidable Gérard Sindon, un fameux pédagogue, dynamique en diable et qui va muer, à sa retraite, en un peintre dit naïf très doué. Et puis, à quinze ans, il y eut ce merveilleux, inoubliable, Roland Piquette, un prof laïc, fou de ses élèves, au collège André-Grasset. J’ai parlé d’eux ailleurs Justement, c’était bien fini le temps du collégien en uniforme, sans cesse surveillé par les prêtres, que l’on dresse en futur « professionnel », nous répétant « Vous êtes, petits chanceux, « l’élite future » de notre société. Dès mon arrivée à cette école des arts décoratifs, l’École du meuble, j’avais compris que, désormais, fini le costume de rigueur, la cravate obligatoire, ça allait être le sarrau de l’ouvrier, —une « chienne » . Pour la rentrée, il fallait apporter aussi des gants de travailleur (!), des bottes de caoutchouc (!) pour les jours de « cueillette de glaise » dans des champs déserts. Un monde nouveau débutait pour le « futur avocat » raté. Cette nouvelle école n’avait ni « tribune du maître », ni pupitres alignés. Durant trois ans, ma classe allait être cet atelier, plutôt sombre, aménagé dans de vieux logements aux cloisons abattues, 42 avenue des Pins. Les futurs potiers devaient apprendre le dessin à vue —et la perspective—, enseigné par un timide jeune alsacien émigré, le futur Frédéric Back aux-deux-Oscars d’Hollywood— la décoration et l’histoire de l’art, aussi un peu de ce qui se nommait de « dessin industriel ». Notre étonnant jeune prof, titulaire, crâne rasé, en manches de chemise, pantalon de toile écrue, les mains tachées d’argile, d’oxydes, était Louis Archambault. Pas encore devenu le renommé sculpteur, il gagnait sa vie en nous initiant à la céramique. Au premier abord plutôt secret, très discret même, pudique dans ses rapports avec les élèves, Archambault n’avait tout de même rien en commun avec nos austères sulpiciens du Grasset et se monter un compagnon merveilleux davantage qu’un maître. Nous sentions qu’il nous observait. Il devait nous apprivoiser. Nous devions, nous aussi, l’apprivoiser. Aux premiers contacts, nous l’avions imaginé —erronément— sauvage, beaucoup trop réservé. Mais ce ne fut pas long qu’Archambault se transforma en une sorte de grand copain et un instructif savant en sa matière. Bien plus, il « pratiquait » activement le métier et nous montrait volontiers ses objets cuits. Pas de meilleure école ! Compétent, fort habile avec la glaise, il était capable d’une totale générosité, nous permettant de copier dans nos cahiers ses formidables « recettes » d’émailleur audacieux. Nous l’appelions, pour le taquiner « Tit-Louis » et cela le faisait tiquer. Il fallait lui dire « vous », dans les premiers temps. Il aimait blaguer, mais il y avait des limites, nous le devinions. Parfois emporté —ou abusé ?— par sa franche camaraderie, nous osions dépasser certaines bornes, aussitôt, nous tournant le dos, renfrogné, Louis allait s’enfermer dans son petit bureau, claquant ostensiblement sa porte. Il « boudait ». Quelques heures. Autrement, avec lui, c’était vraiment le bonheur. Comme lui-même était très actif et exposait parfois, il était mieux qu’un professeur théorisant, c’était un modèle, Archambault était donc un céramiste qui « produisait », qui cherchait à faire —en même temps que nous, comme nous et bien mieux que nous— des expériences sur les argiles et sur leurs glaçures. Ce qui nous emballait c’était sa générosité : il nous montrait volontiers les résultats de ses cuissons —nocturnes parfois— nous dévoilant volontiers, je l’ai dit, ses « recettes » pour des terres aux textures complexes, pour des émaux aux coloris audacieux. Archambault en devenait une sorte d’ alter ego. Je l’aimais. Dès cette première année d’ateliere-école, ce fut donc avec joie, avec un plaisir grandissant, que je me rendais chaque jour au 42 Avenue des Pins, ouest. J’y allais en jeune ouvrier, c’était fini l’école ordinaire. Nous étions des « artistes » —nous illusions-nous— puisque notre aimable maître en était un ! Tôt ou tard, n’allions-nous pas joindre la valeureuse cohorte de ceux qui « exposent » dans les galeries ? Cette camaraderie grandissante fit qu’Archambault, un soir, vint me rendre une petite visite rue Saint-Denis, chez mes parents. Mon père en fut très intimidé. Quand « Louis » s’emmena dans l’arrière-cave du restaurant paternel, il me surprit en train de fabriquer un modelage. Il jeta un coup d’œil amusé au plafond bas de la cave jouxtant la gargote de papa et s’écria : « C’est pas bien haut ici! Pas question de sauter en l’air d’enthousiasme ! » Mon pauvre papa, y voyant peut-être une critique, baissa la tête. Archambault fit mieux un jour. Il allait nous démontrer que nous avions, ses élèves, de l’importance. Mon « maître » bien-aimé, habitant un deuxième étage modeste, rue Henri-Julien près de Jarry, nous invita, mon camarade Gilles Derome et moi, à voir ce qu'il allait exposer sous peu à la —prestigieuse alors— « Centrale d'artisanat ». Toute une série de sobres compotiers, en terre rouge, dont chaque envers était un masque d’allure moderne et primitif à la fois. Nous fûmes épatés et ravis de « voir avant tout le monde ». Dans son petit salon, les murs étaient couverts de ses pontes inédites. Notre prof était un génie ! Je l’admirais tant ! Je me souviens encore de ses façons de…rapprochement. Il s’installait souvent, les mains au fond des poches, devant une fenêtre de l’atelier et, nous tournant le dos, il invitait au dialogue intime. Il pouvait dire : « Comment ça se présente, Claude, ta vie future ? Ton avenir. À ce que tu feras en sortant d’ici ? » Son crâne rasé brillait dans la lumière du jour. Il m’écoutait ! Il me faisait signe qu’il était intéressé vraiment à moi ! Chaque fois, je balbutiais d’abord, si peu habitué au temps des études classiques à cette sorte d’invite. Je jasais. Je m’ouvrais. Je me confiais. J’étais heureux. J’ai beaucoup aimé Louis Archamnbault. Une autre fois, c’était : « Tu as une petite amie, oui ? » Ou bien : « Il y a un film que tu préfères, ces jours-ci ? » Il savait que le camarade Derome animait un de ces ciné-clubs à la mode, à l’auditorium de l’École Technique. Nous en profitions ait pour nous dénicher « une blonde ». Ou encore : « Claude, tu as vu ma nouvelle sculpture, est-ce qu’elle te semble de bonne allure ». Il venait de façonner, pour l’annuel « Salon du printemps » au Musée, une sorte de gros ectoplasme, une imposante maquette de plâtre. Derome et moi, nous lui déclarons effrontément : « C’est de l’art comique ou quoi ? On dirait un « shmou » dans la bande illustrée « Little Abner » ! Archambault, choqué, détruisit son ouvrage à coups de marteau, devant nous. Quoi ? Il tenait compte, était-ce croyable, de nos avis ! Une autre fois : « Qu’ est-ce que tu lis, Claude, ces temps-ci ? » Derome, un liseur boulimique étonnant, m’avait stimulé à hanter, comme lui, les bibliothèques publiques. Louis nous voyait avec quantités de bouquins dans les bras, il faisait mine d’en être inquiet :« Vous serez autrement cultivé que moi. J’ai si peu lu. » C’était, à l’occasion, un bout en train, aimant taquiner ma camarade, Patricia Ling, une militante catholique de gauche, une aînée qui se passionnait pour quantité de sujets controversés. Archambault jouait avec elle, l’iconoclaste, le furibond ennemi des intellectuels désincarnés. Que de prises de bec à l’atelier ! Ou bien Louis s’emportait, se querellait, en riant, contre cette vieille madame Bourbeau qui, comme l’élève Bouchard, son jeune protégé, détestait l’art moderne. Celui d’Archambault en particulier. Vives altercations alors ! Véhémentes engueulades et alors le 42 de l’avenue des Pins se transformait en une sorte de « salon » de discussions qui nous excitait tous. Le très placide Gilles Groulx, pas encore cinéaste, devait parfois se mettre à l’abri, voyant voler des outils, se fracasser des vases… pas encore cuits ! Paul Legault —qui fondera plus tard, avec Gaétan Beaudin, la firme « Sial »— ignorait avec superbe nos pourtant fascinantes empoignades, il jouait le payan-potier indifférent à nos polémiques sur l’avant-garde. Un jour, dans le tramway Saint-Denis, Archambault me présenta son épouse qui l’accompagnait, cette Mariette qu’il a adoré toute sa vie. Je rêvais de me trouver un jour une aussi belle compagne de vie. Il me parlait souvent de ses deux petits garçons. Plus tard Il m’invita —avec Derome encore— à visiter cette maison-atelier qu’il se faisait construire à Saint-Lambert où il allait être le voisin de son vieil ami le peintre Jacques DeTonnancour. Dès après cette première année de céramique, un savant diplômé de Sèvres, en France, Pierre Normandeau, devenait notre autre professeur. Contrairement à notre cher Louis, il était distant, sévère et n’admettait aucune familiarité. Il se contentait de nous instruire. Il n’avait pas du tout la bonhomie d’Archambault, sa gaieté, sa simplicité, sa familiarité contrôlée, ses façons d’enseigner qui étaient celles d’un simple senior à des juniors. En somme des jeunes pairs, juste un peu moins expérimentés ! C’est lui, un jour de septembre, qui m’annonçait —frais diplômé et chômeur désespéré—qu’il y avait un poste à prendre au Centre d’art de Sainte-Adèle. Le temps passa. Archambault se transforma de céramiste en sculpteur moderne apprécié. Il n’y a pas longtemps, comme tant de monde, j’ai vu à la télévision le troublant documentaire tourné chez lui, à Saint-Lambert. Archamnbault était devenu un vieillard solitaire. Sa chère Mariette était morte. Un film bouleversant, montrant un vieil homme sauvage, déçu, accablé par de graves déceptions. Le veuf inconsolable continuait, malgré tout, de concevoir minutieusement de ses appareils imaginatifs et complexes pour des monuments inédits. En revoyant Louis Archambault, pas vraiment changé physiquement, j’ai pensé que jamais je ne l’avais remercié comme il le méritait. Au bout de mon adolescence, il avait été ce guide au grand cœur, il m’avait traité en égal quand je n’étais qu’un grand dadais inquiet de son avenir. Ici, du fond du cœur, je lui dis : merci infiniment Louis Archambault.
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